La Place Émilie-Gamelin : La gentrification sous couvert de revitalisation
- Émilie Castonguay et Rémi Grenier
- il y a 1 jour
- 7 min de lecture

Texte de Émilie Castonguay et Rémi Grenier
Du 22 octobre 2025 au 1er mars 2026, l’Écomusée du Fier Monde, en partenariat avec l’UQAM, présente l’exposition « Place Émilie-Gamelin, 200 ans de cohabitation sociale ». Cette exposition apparaît toujours d'actualité avec la réalité actuelle du Quartier latin et les récentes mesures de l’UQAM contribuant à la gentrification et à la marginalisation des personnes en situation d’itinérance ou consommatrices de drogues.
L’exposition
Loin d’être un phénomène nouveau, l’itinérance au Québec constitue un enjeu politico-historique persistant. Dans cette optique, cette exposition retrace l’évolution historique de la place Émilie-Gamelin, se concentrant sur les tensions entourant la cohabitation sociale face à l’itinérance. L’historien Martin Petitclerc et la candidate à la maîtrise Camille Champagne-Tremblay, commissaires de l'exposition, cherchent à comprendre les mécanismes de l’itinérance à travers du prisme de la place Émilie-Gamelin et des décisions sociales et politiques dans le Quartier latin. Leur démarche vise à retracer le phénomène de « revitalisation », un concept que nous analyserons plus en détail plus loin dans ce texte.
Le complexe des Sœurs de la Providence
L’exposition débute avec la mise en place de l’Asile de la Providence qui, pendant plus d’un siècle, a servi à la population démunie du Quartier latin. Émilie Gamelin fonde en 1843 la Congrégation des Sœurs de la Charité de la Providence. L’Asile de la Providence, fondé la même année, est rapidement devenu un grand complexe abritant plusieurs institutions (l’Oeuvre de la soupe, le Dépôt des pauvres et un hospice pour personnes âgées, l’Orphelinat Saint-Alexis en 1853, le dispensaire en 1863, le Jardin de l’Enfance en 1881 et l’église Saint-Jacques).
Également, il est important de noter que le complexe était situé dans l’ouest du quartier Saint-Jacques, un secteur à l’est de la ville qui comptait une population ouvrière francophone à faible revenu, mais comptait également une bourgeoisie francophone. Cependant, au début de la Première Guerre mondiale, jusqu’au début des années 1920, « l’économie tourne au ralenti et le chômage s’installe », amenant la bourgeoisie à se relocaliser.
Toutefois, à la fin des années 30 et malgré une pénurie de 35 000 logements, le milieu des affaires envisage déjà des projets de revitalisation pour le secteur Berri pour développer un « centre-ville de l’est » pour concurrencer la bourgeoisie anglophone de Montréal. En d’autres termes, ils voulaient démolir plus de logements sociaux au profit de la bourgeoisie. Cependant, le début de la Deuxième Guerre mondiale freine ces projets.
Purification morale de l’espace
Dans les années 50 et 60, des promoteurs et des commerçants ont commencé à évoquer le nettoyage de la place, qu’ils qualifiaient d’une purification morale de l’espace, dans le but d’y établir de nouveaux commerces et de « stimuler » l’économie locale. Le complexe est fortement ciblé et pointé du doigt en raison de la forte fréquentation de la population itinérante aux alentours du complexe en raison des nombreux services offerts. Pour plusieurs, les dépenses dans le domaine social sont trop élevées et il faut se débarrasser de l’itinérance. Par conséquent, des quartiers ouvriers anciens, comme Saint-Jacques, vont subir plusieurs démolitions.
Sur l'un des cartels de l’exposition, on peut lire que « entre 1957 et 1974, plus de 25 000 logements sont démolis pour faire place à de nouveaux axes routiers et des gratte-ciels ». Plusieurs personnes se retrouvent dans la rue à la suite de ces démolitions et le complexe des Sœurs de la Providence connaîtra le même destin après sa vente à la Ville de Montréal en 1963 qui le rasera entièrement. Cette perte se révélera être une tragédie pour le quartier, en particulier pour la communauté itinérante. Le tout se fait dans un objectif d’attraction de promoteurs par la Ville pour revitaliser le quartier situé stratégiquement en plein cœur du centre-ville, pour en faire un quartier urbanisé et commercial. Cela va toutefois échouer et la place sera transformée en stationnement pour une trentaine d’années et les personnes en situation d’itinérance continueront de se rassembler près de l’ancien complexe.
La place Émilie-Gamelin
Bien que la ville n'ait pris aucune initiative pour mettre en œuvre des changements concrets pour améliorer la situation socio-économique du quartier, elle s’engage cependant à revitaliser le quartier en construisant la tour de Radio-Canada de 1962 à 1963, en érigeant l’autoroute Ville-Marie et en fondant l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1969, ce qui entraîna la démolition de nombreux logements et contribura encore une fois à la crise de logement abordable dans le quartier.
De plus, afin de changer l’image d’un quartier marqué par l’itinérance et la consommation de drogue autour de ce qui sera la place Émilie-Gamelin, à l’occasion du 350e anniversaire de la Ville de Montréal, le maire Jean Doré fait démolir le stationnement pour y installer un espace public. Initialement appelée la Place du 350e anniversaire, elle est devenue en 1993 le square Berri, puis la place Émilie-Gamelin en 1995. Cependant, l'inauguration de la place est marquée par « l'aggravation de la crise de l’itinérance et la détérioration des services publics ». La tension monte. La police multiplie les arrestations et distribue plusieurs contraventions à la population itinérante. La place sera le théâtre de plusieurs rafles et va également devenir un important lieu de rassemblement et de protestation, notamment pour les grèves étudiantes de 2012 et bien d'autres. L’exposition se conclut avec une question simple mais pourtant lourde de sens : À qui la ville ?
À la lumière de cette exposition, on constate comment les projets de revitalisation ont souvent marginalisé les populations vulnérables au profit de l'urbanisation commerciale.
Revitalisation et relance ou gentrification?
Toutefois, il faut dire que le terme revitalisation est hautement connoté. En effet, ce dernier sous-entend que les quartiers populaires seraient nuisibles ou auraient besoin d’être réparés. Cette terminologie de revitalisation cache en réalité une visée de gentrification.
Pour rappel, la gentrification « désigne une forme particulière d’embourgeoisement d’un espace populaire [...]. Il s’agit d’une transformation sociale [...] [ainsi que] matérielle et symbolique de l’espace. C’est aussi un processus d’appropriation d’un espace populaire par des groupes sociaux généralement issus des classes moyennes et supérieures et, parallèlement, une dépossession des habitants des classes populaires ».[1] Utiliser le terme revitalisation permet de dépolitiser le rapport de domination et de dépossession des espaces qui se fait au profit des plus nantis au travers de la gentrification.[2]
Cela permet également de cadrer un narratif au détriment d’autres réalités. En effet, avec ce cadrage, les inégalités sociales et le manque de ressources en matière d’itinérance ou de consommation de drogues sont occultés pour laisser place au discours où des espaces comme la place Émilie-Gamelin ou le Quartier latin devraient être présentés comme des zones en besoin de « modernisation » ou de « réaménagement », alors que le cœur du problème ne se situe pas là.
De plus, considérant que l’exposition a été faite en collaboration avec l’UQAM, on aurait pu penser que cette dernière serait plus sensible à l’enjeu de la gentrification et à la stigmatisation des personnes en situation d'itinérance. Toutefois, les récentes orientations politiques de l’UQAM démontrent le contraire.
En effet, l’UQAM a établi un « Plan d’action institutionnel de la relance du Quartier latin 2025-2029 ».[3] Le terme relance cache également comme sous-discours la gentrification. Il en va de même pour les termes du style « rurbanisation », « régénération » ou même « renaissance ».[4] En bref, utiliser de manière frontale le terme gentrification n’est jamais fait explicitement. Toutefois, bien que le plan mentionne certaines mesures intéressantes telles que le développement de logements abordables, cette référence demeure marginale et peu contraignante. Le tout est d’autant plus frappant au regard de l’importance accordée aux projets visant l’animation de l’espace public, la sécurisation implicite des lieux et l’attraction de nouveaux usagers et usagères.
L’itinérance y apparaît comme un problème à gérer indirectement par le réaménagement et la requalification des espaces, plutôt que comme une réalité sociale exigeant des interventions structurelles et des investissements soutenus en services sociaux et communautaires. Ce silence n’est pas anodin : il contribue à invisibiliser les personnes en situation d’itinérance et les personnes consommatrices de drogues tout en légitimant des transformations urbaines susceptibles de renforcer leur exclusion. En mobilisant un vocabulaire consensuel et supposément neutre, l’UQAM s’inscrit dans une gouvernance urbaine qui naturalise les inégalités et présente la gentrification comme une solution plutôt que comme un problème politique profondément inégalitaire.
Cette logique se matérialise également par d'autres institutions. L’ouverture récente de la Maison Bault-Berri et la boutique Empire dans l’ancien Archambault, en face de la place Émilie-Gamelin, illustre également la direction de la « relance » du Quartier latin : une offre commerciale et culturelle pensée avant tout pour une clientèle plus aisée, mobile et consommatrice, plutôt que pour les populations historiquement ancrées dans le quartier. Ces établissements participent à une requalification symbolique de l’espace urbain, où certaines pratiques et certaines présences sont valorisées, tandis que d’autres sont considérées indésirables. Il y a peu de chance qu’une friperie vintage coûteuse et un café chic cherche à attirer une clientèle itinérante.
À qui la ville ?
Pour en revenir à la question « à qui la ville ? » évoquée à la fin de l’exposition, il faut se demander si les projets présentés dans l’exposition, le plan de l’UQAM ou l'initiative commerciale remplaçant le Archambault sont des projets d’aménagement de quartier conçus pour celles et ceux qui y vivent voir survivent, ou pour celles et ceux qui peuvent y consommer ?
Loin d’être anodins, ces projets s’inscrivent dans la continuité de politiques urbaines qui, depuis des siècles, prétendent corriger les « problèmes » des quartiers populaires sans jamais tirer de leçons des erreurs du passé, en évitant systématiquement de s’attaquer aux causes structurelles des inégalités socio-économiques et de l’itinérance. Ainsi, le discours actuel de relance ou de revitalisation ne traduit pas un apprentissage collectif, mais plutôt le recyclage de narratifs, où la gentrification est rebrodée en dynamisme, en culture et en innovation, au prix d’une dépossession silencieuse de celles et ceux pour qui la ville n’est pas un produit, mais un lieu de vie.
_____________
[2] Van Criekingen, Mathieu. «La gentrification mise en politiques. De la revitalisation urbaine à Bruxelles.» Métropoles 13, 2013. https://journals.openedition.org/metropoles/4753
[3] https://quartierlatin.uqam.ca/plan-daction-institutionnel-de-la-relance-du-quartier-latin-2025-2029/
[4] Ibid.






Commentaires