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L’horizon par-delà les urnes

Tristan Boyer
il y a 14 heures
6 min de lecture

Perspective révolutionnaire en contexte électorale


Par Tristan Boyer


À l’approche des prochaines élections québécoises, la gauche se retrouve une fois de plus devant un paysage politique largement dominé par la droite. À la veille des élections, après huit ans de gouvernement caquiste, et plus largement plusieurs décennies de politiques néolibérales ayant participé à l’affaiblissement des services publics, à la précarisation du travail et à la détérioration des conditions matérielles d’une grande partie de la population, rien ne semble indiquer un revirement de situation vers la gauche. Parallèlement, la population réclame davantage d’investissements dans les services publics, le logement ou encore la transition écologique.


Dans ce contexte, la réponse paraît évidente pour certaines personnes à gauche : voter Québec solidaire. Face à trois partis proposant différentes variations d’une même gestion économique, QS semble être le seul rempart parlementaire progressiste. Je crois évidemment qu'une victoire solidaire pourrait améliorer concrètement les conditions matérielles, renforcer les services publics, légitimer des idées plus radicales et constituer un premier échelon vers une gauche plus combative.


On pourrait consacrer tout un texte aux problèmes actuels de Québec solidaire, que ce soit par son déplacement vers le centre, sa volonté d’investir davantage dans certaines institutions oppressives comme la police ou encore la minceur de certaines propositions derrière une stratégie marketing jeune et sympathique. Mais le problème qui nous intéresse précède même ces critiques. Il concerne l’espoir placé dans l’élection elle-même comme voie d’émancipation collective, et le fait que l’essentiel du pouvoir politique qui nous est accordé soit précisément concentré autour de ce moment électoral.


La démocratie représentative repose sur une contradiction rarement questionnée. La population y est constamment présentée comme souveraine, alors qu’elle ne participe presque jamais concrètement à l’exercice de cette souveraineté. Tous les quatre ans, nous déposons un bulletin de vote, puis ce geste devient la principale justification du pouvoir exercé jusqu’à l’élection suivante. Le gouvernement obtient ainsi la légitimité symbolique d’agir « au nom de la population », même lorsque celle-ci n’a pratiquement aucun moyen de participer directement aux décisions qui structurent son quotidien. Le vote finit alors par camoufler le problème fondamental de notre système : la population ne contrôle pas réellement les décisions collectives. Elle ne fait que choisir périodiquement les personnes auxquelles le pouvoir de décider sera abandonné. Elle conserve ainsi une souveraineté symbolique sans disposer d’une souveraineté réelle sur la prise de décision collective. La question électorale mène donc directement à l'enjeu de la dépolitisation.


Par dépolitisation, il ne faut pas entendre une population devenue trop apathique ou trop paresseuse pour s’intéresser à la politique. Il s’agit du retrait structurel du pouvoir politique des mains de la population, suivi de sa concentration dans une sphère spécialisée, une classe dirigeante, qui gouverne en son nom.


Dans le système actuel, la population semble partout dans le discours démocratique et presque nulle part dans l’exercice quotidien du pouvoir. La représentation transforme progressivement la citoyenneté en électorat. On ne demande plus à la population d’exercer le pouvoir, mais d’autoriser son exercice. La démocratie libérale ne supprime donc pas complètement le pouvoir populaire; elle l’encadre, le rend discontinu, le canalise et surtout le maintien suffisamment éloigné des lieux où sont prises les décisions pour que l’intervention directe de la population ne soit jamais nécessaire au fonctionnement quotidien du pouvoir. Le vote joue ici un rôle particulièrement efficace. Il fournit au gouvernement une légitimité populaire sans exiger que la population gouverne réellement à ses côtés. Et lorsque celle-ci refuse le rôle qui lui est assigné, la contradiction devient encore plus visible.


Lorsqu’un mouvement social tente d’exercer directement un rapport de force politique, l’expression populaire n’est plus automatiquement célébrée comme manifestation de la démocratie. Elle doit être autorisée, encadrée, négociée ou surveillée. Les formes de contestation qui débordent des cadres institutionnels peuvent rapidement être marginalisées, judiciarisées ou traitées comme des problèmes d’ordre public.


La participation populaire est donc célébrée lorsqu’elle prend la forme prévisible et administrable d’un bulletin de vote, mais elle devient beaucoup plus problématique lorsqu’elle cherche à exercer directement un pouvoir susceptible de contraindre le gouvernement ou de modifier une décision déjà prise. La démocratie représentative ne se contente donc pas de retirer à la population l’exercice continu du pouvoir. Elle définit aussi les formes légitimes sous lesquelles celle-ci peut tenter de le reprendre.


De plus, le système capitaliste et les conditions qui en découlent (le travail, la précarité et les obligations familiales,etc.) rendent les conditions matérielles nécessaires à une participation politique continue presque inatteignables. Le système politique fonctionne donc d’autant plus facilement que la population dispose de peu de temps, de structures et d’occasions pour exercer collectivement un pouvoir en dehors de l’élection.


Dans ses travaux sur les origines du capitalisme, Ellen Meiksins Wood revient sur un élément essentiel de la trajectoire anglaise. Selon elle, le développement du parlementarisme est accompagné par la montée d’une aristocratie terrienne qui ne constitue pas seulement une élite sociale, mais la principale classe économiquement dominante du capitalisme anglais naissant. Sa puissance économique lui permet de revendiquer une puissance politique correspondante face à la monarchie.[1] L’enjeu de la révolution anglaise et des nouvelles institutions libérales qui en découlent n’est pas de remettre le pouvoir du monarque entre les mains de l’ensemble de la population, mais de l'organiser politiquement entre les mains d’une classe propriétaire qui considère que sa position économique lui donne également vocation à gouverner.[2] 


Ce qu’on présente aujourd’hui comme l’aboutissement naturel de la démocratie possède donc des origines beaucoup moins émancipatrices. Il s’agissait surtout de trouver un moyen de gouvernance qui permettrait de distribuer le pouvoir dans la classe économique dominante.  


Ce lien historique entre puissance économique et pouvoir politique n’a évidemment pas conservé exactement la même forme jusqu’à aujourd’hui. Les luttes populaires ont depuis arraché le droit de vote, élargi la citoyenneté et transformé profondément ces institutions. Le système représentatif reste néanmoins marqué par une organisation dans laquelle le pouvoir politique est exercé par une classe spécialisée relativement autonome de la population, elle-même contrainte de gouverner à l’intérieur d’un ordre social et économique qu’elle ne peut simplement ignorer. La domination économique n’a donc plus besoin de se confondre directement avec le personnel politique pour continuer à imposer les limites à l’intérieur desquelles celui-ci gouverne.[3]


Vu sous cet angle, la séparation entre la population et les personnes qui gouvernent n’est donc pas simplement une faille regrettable du système représentatif. Elle constitue une partie de son fonctionnement. La population doit demeurer suffisamment souveraine pour légitimer le pouvoir, mais suffisamment éloignée de son exercice pour que celui-ci reste concentré et administrable.


La question n’est donc pas de choisir entre électoralisme et abstention. Abandonner complètement les élections reviendrait à laisser à la droite un puissant espace de légitimité politique. Une gauche radicale doit investir ce terrain : gagner des élections peut permettre de faire barrage aux forces réactionnaires, d’améliorer immédiatement les conditions matérielles de la population et, surtout, de légitimer des idées et des mouvements encore marginalisés dans le débat public. Mais elle doit le faire avec l’intention explicite de dépasser les limites de ces institutions. Car aucune victoire électorale, aussi importante soit-elle, ne résout la contradiction au cœur de la démocratie libérale : le pouvoir politique demeure exercé à distance de la population, au sein d’institutions profondément liées à l’ordre économique capitaliste. Une gauche peut gagner des sièges, former un gouvernement et améliorer concrètement les conditions matérielles sans abolir les structures qui séparent la population de l’exercice quotidien du pouvoir, ni les rapports économiques dont ces institutions assurent la reproduction. Ses conquêtes demeurent alors fragiles : une réforme obtenue après des années de mobilisation peut être affaiblie ou renversée par le gouvernement suivant si le rapport de force qui l’a produite n’existe pas durablement hors du parlement. Il serait donc contradictoire d’espérer dépasser complètement le capitalisme tout en conservant intactes les institutions politiques historiquement construites autour de son développement et toujours nécessaires à sa reproduction.


C’est pourquoi une gauche qui aspire réellement au socialisme ne peut avoir pour finalité de simplement gouverner les institutions actuelles. Elle doit chercher à les dépasser, et ultimement, à les remplacer par des institutions permettant l’exercice direct et collectif du pouvoir populaire. La démocratie libérale ne constitue pas une étape finale imparfaite qu’il suffirait de réformer indéfiniment : tant que la population demeure essentiellement appelée à choisir périodiquement les personnes qui exerceront le pouvoir en son nom, et tant que ces institutions demeurent enchâssées dans les rapports économiques capitalistes, son émancipation politique restera nécessairement incomplète.


L’objectif doit donc être plus ambitieux que de repolitiser la population. Il faut reconstruire des syndicats combatifs, des mouvements sociaux, des organisations populaires, des assemblées, des lieux de décision collective et toutes les structures qui permettent à la population de faire autre chose que simplement voter pour les personnes qui parleront ensuite en son nom. Une force électorale de gauche n’a de portée réellement émancipatrice que si elle contribue à construire ce pouvoir hors d’elle-même.


Notre objectif ne devrait pas être de trouver enfin les bonnes personnes à qui remettre notre pouvoir, mais de construire les conditions nécessaires pour ne plus avoir à le leur abandonner.







[1] Ellen Meiksins Wood, The Origin of Capitalism: A Longer View, Londres, Verso, 2002, p. 117-118.

[2] Ibid., p. 109, 117-120.

[3] Ibid., p. 178-181.


Bibliographie

Wood, Ellen Meiksins. The Origin of Capitalism: A Longer View. Londres, Verso, 2002.



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