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État des lieux de la salarisation des stages et des études

Rémi Grenier
il y a 11 minutes
6 min de lecture

Par Rémi Grenier


Le 16 août 2026, en vue des élections, le Parti libéral du Québec (PLQ) a annoncé l'ajout à sa plateforme électorale de la compensation des heures de travail des stagiaires non-salariés du public. Bien que cette forme de compensation reste à déterminer, le PLQ rejoint Québec Solidaire (QS) et le Parti Québécois (PQ) qui s’étaient eux aussi positionnés pour la rémunération des stages au public. Au-delà que cet engagement reste électoraliste, il traduit néanmoins une évolution de la revendication d’un salaire pour les stagiaires. Un état des lieux des luttes sur la salarisation étudiante semble alors nécessaire ainsi que d’explorer les avenues politiques et militantes possibles. 


Tout d’abord, face à l'échec des mobilisations de 2015 contre l'austérité et l’extractivisme, mais aussi dans un contexte de critiques concernant la centralisation du mouvement étudiant autour des associations étudiantes, (Collectif et al., 2021) en 2016, les Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) ont initié et structurer le mouvement de la reconnaissance du travail étudiant et de la rémunération des stages au Québec. Les mobilisations des CUTE ont mené à une campagne visant la grève générale illimitée (GGI)  pour 2019 sur la rémunération des stages. En 2018, 58 000 étudiant-e-s étaient en grève pour revendiquer la rémunération des stages (Collectif et al., 2021 ; Grèvesdesstages.info, 2018). Bien que la GGI de 2019 ait permis à 16 programmes ayant des stages obligatoires non payés de recevoir une bourse allant de 900$ jusqu’à 4000$ par année, (Collectif et al., 2021, p. 359) le mouvement s’est essoufflé et a mené à la dissolution de la majorité des CUTE. 


En 2022, l'Association des étudiantes et étudiants de la faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM (ADEESE) et ses 4 000 membres, principalement stagiaires, entament une grève de près d’un mois (Bendwell et Hérard, 2023 ; Carrier, 2022). Face à ce nouveau souffle, l’Association Générale Étudiante du Cégep de Rimouski (AGECR) vote deux journées de grève générale illimitée reconductible, puis l’Association Générale Étudiante du Campus À Rimouski de l’UQAR (AGECAR) vote en faveur d’une semaine de grève (Bendwell et Hérard, 2023). La répression des administrations universitaires est très forte, notamment pour les étudiant-e-s de l’ADEESE qui se font menacer de reprendre leur session universitaire. En réaction, la totalité des associations étudiantes de l’UQAM adoptent ou prévoient d'adopter des mandats de GGI pour empêcher la reprise des cours manqués par les grévistes de l’ADEESE. L’administration de l’UQAM recule face à  ce mouvement de solidarité. Cette courte et intense mobilisation a permis de faire des gains substantiels en matière de condition de travail des stagiaires spécifiques à l’UQAM, (Bendwell et Hérard, 2023) mais aussi de commencer le processus de salarisation des stages. En effet, les démarches de dépôt d’une requête au tribunal du travail pour reconnaître les stages comme un travail méritant salaire ont été entamées en même temps (Bendwell et Hérard, 2023)


Par la suite, en 2023, mené-e-s par la Coalition de résistance pour l’unité étudiante syndicale (CRUES), près de 65 000 étudiant-e-s étaient en grève pour la salarisation des stages (CRUES, 2023). Cette grève mène l'Assemblée nationale à voter à l'unanimité 'une motion pour accorder le statut de salarié aux étudiant-e-s stagiaires du secteur public le 30 mars et une seconde fois le 10 octobre 2023 (Bendwell et Hérard, 2023 ; ICI.Radio-Canada.ca, 2023). Cependant, ces deux motions n’ont pas mené à l’adoption d’une loi garantissant la salarisation des stagiaires (Dion-Viens, 2025 ; Louis Gagné, 2024). Les mobilisations entourant la salarisation des stages se sont alors encore une fois essoufflées. 


L’engouement renaît face au recours juridique, débuté en 2023, de syndiquer les stagiaires en enseignement au tribunal administratif. Considérant que le tribunal allait rendre son verdict en 2025, environ 56 000 étudiant-e-s ont fait grève pour exiger la syndicalisation et la salarisation des stages, cette même année (Grèvedesstages.info, 2025). Au final, même si le tribunal reconnaît que « les stagiaires accomplissent des tâches similaires à celles des enseignants et participent activement à la vie scolaire, leur contribution demeure formatrice plutôt que professionnelle aux yeux du Code du travail » (Grenier, 2025). La syndicalisation et par extension la salarisation des stagiaires sont alors refusées (Carrier, 2025). Cependant, les syndicats font appel de cette décision, et la voie juridique n’est aujourd’hui toujours pas totalement fermée. 


En parallèle à ces mobilisations, deux groupes automnes similaires aux CUTE émergent au Québec en 2025-2026, soit le groupe de Résistance étudiante anti-exploitation (REAX) à l’Université Sherbrooke (UDS) et la Convergence autonome et solidaire pour le salariat étudiant (CASSE) à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).  La création de ces groupes autonomes témoigne d’un regain d’intérêt pour la revendication d’un salaire étudiant pour l’ensemble de la population étudiante. En effet, la salarisation des stages ne concerne directement qu’une partie des étudiant-e-s, puisque toutes les formations ne comportent pas de stages obligatoires et que plusieurs stages sont déjà rémunérés. Cette situation rend plus difficile la construction d’une mobilisation étudiante large autour de la salarisation des stages. Cependant, la revendication de la salarisation de tous les stages reste essentielle à continuer. En effet, ce sont particulièrement les femmes, les personnes racisées, les personnes immigrantes ainsi que les personnes universitaires de première génération qui sont surreprésentées au sein des formations ayant des stages obligatoires non rémunérés comparativement aux stages rémunérés qui sont associés à des domaines masculins (Bendwell et Hérard, 2023 ; Collectif et al., 2021). La salarisation des stages constitue ainsi un enjeu d’équité, puisqu’elle permettrait de réduire les inégalités sociales et économiques qui se reproduisent à travers la répartition différenciée des stages rémunérés et non rémunérés. 


La revendication du salariat étudiant permet ainsi de concilier ces deux contraintes : porter un enjeu suffisamment large pour mobiliser l’ensemble de la population étudiante, sans pour autant abandonner la lutte pour la salarisation des stages. En effet, les étudiant-e-s fournissent un travail essentiel à la société par le biais de leur formation, notamment en contribuant à la préparation des travailleurs et travailleuses de demain, sans que ce travail soit pour autant reconnu ni rémunéré (Brassard, 2026). Cette situation, largement partagée au sein de la population étudiante, offre ainsi la possibilité de construire une mobilisation plus large. De plus, la revendication d’un salaire étudiant inclut de facto la salarisation des stages, puisqu’elle permettrait de reconnaître et de rémunérer le travail effectué dans le cadre de la formation, qu’il soit effectué en classe, en stage ou dans d’autres contextes de formation.


Ce contexte nous amène alors à nous questionner sur les suites de cette lutte.  Présentement, les institutions politiques et juridiques québécoises n’ont jamais été aussi proches de reconnaître une forme de travail étudiant par le biais des stages du service public. Dès lors, la convergence autour de la revendication de la salarisation des études pourrait, à terme, élargir la mobilisation à la revendication de la fin de la gratuité du travail étudiant. Elle permettrait également de remettre en question la conception de l’étudiant·e comme simple bénéficiaire de sa formation, en reconnaissant plutôt sa contribution directe au fonctionnement de la société. Elle permettrait aussi de revendiquer une autogestion de ce salaire par la population étudiante elle-même, afin que les étudiant-e-s puissent collectivement déterminer les modalités de son financement, de sa distribution et de sa gestion, plutôt que de dépendre entièrement des décisions des institutions gouvernementales et universitaires. Ces dernières étant trop souvent dépendantes des idéologies et des priorités politiques du moment.


En bref, la lutte pour la salarisation des stages ne doit pas être abandonnée, mais élargie à une revendication plus fondamentale, celle du salariat étudiant. Les mobilisations de 2018 à 2025 ont démontré à la fois la capacité de la population étudiante à se mobiliser autour de la reconnaissance de son travail et les limites d’une revendication centrée uniquement sur les stages. Les réponses gouvernementales, principalement sous la forme de bourses et de promesses électorales, n’ont jusqu’à présent pas permis de reconnaître pleinement le travail réalisé par les étudiant-e-s. Dans ce contexte, la revendication d’un salaire étudiant permettrait de réunir l’ensemble de la population étudiante autour d’un même rapport au travail, tout en intégrant la salarisation des stages comme une composante essentielle de cette lutte. La prochaine étape pourrait ainsi être de transformer la lutte pour la rémunération des stages, déjà bien ancrée, en une lutte plus large pour le salariat étudiant autogéré. Une telle convergence pourrait non seulement élargir la mobilisation, mais aussi créer les conditions politiques nécessaires pour faire aboutir la salarisation des stages, afin que les étudiant-e-s ne soient plus seulement considéré-e-s comme une main-d’œuvre gratuite ou comme des bénéficiaires de services éducatifs, mais comme des personnes qui contribuent activement au fonctionnement et à la reproduction de la société.



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