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We are Charlie Kirk : La kirkification est-elle une forme de résistance antifasciste?

  • Félix Thibaut de Maisières
  • il y a 12 minutes
  • 5 min de lecture

Par Félix Thibaut de Maisières


Intro et chronologie


Il y a près d’un an, le 10 septembre 2025, le militant d’extrême-droite ultraconservateur Charlie Kirk a été assassiné par un tir de sniper qui l’atteint au cou lors d’un de ses traditionnels débats dans les campus américains. Sa mort fut filmée et la vidéo, remplie d'hémoglobine, fit le tour du monde en quelques heures, provoquant une vague de réactions diverses,allant de l’indignation à la moquerie.  


S'ensuit alors une bataille culturelle sur la récupération politique de cette mort, qui semblait être gagnée d’avance par le camp conservateur érigeant déjà le militant misogyne comme un martyr victime de l’ultra-violence de l’extrême gauche et de l’antifascisme. Trump en profitera même pour désigner « l’organisation » antifa comme terroriste une semaine plus tard. On observe alors un réel consensus dans les journaux et les plateaux télé sur la présentation de Kirk comme victime et quiconque osait s’opposer à cette version officielle risquait la censure. On peut notamment le remarquer avec le programme télé de l’acteur Jimmy Kimmel, qui fut suspendu par la chaine ABC à la suite d'une remarque sur la récupération politique de l’assassinat de la part des Républicains.  


Malgré cela, dès l’annonce de son décès, plusieurs internautes se moquaient ouvertement du militant anti-avortement, étant ainsi confrontés à une répression féroce, certains étant victimes de doxxing ou encore d’harcèlement de la part des sympathisants MAGA. On constate toutefois un changement de paradigme le 23 septembre. En effet, quelques jours après les funérailles abracadabrantes de Charlie Kirk, on assiste à la publication d’un deepfake, qui fut ensuite considéré comme la première kirkification, c’est-à-dire l’insertion de son visage sur celui de quelqu’un d’autre, en l’occurrence celui du streamer Ishowspeed, avec l’aide de l’intelligence artificielle.  


Le phénomène de kirkification est dès lors rapidement devenu viral sur les réseaux sociaux, en particulier sur Instagram. Les nombreuses applications d’intelligence artificielle générative permettent alors à l’ensemble des internautes de participer facilement au mouvement, en greffant son visage sur celui de diverses célébrités. De cette manière, les internautes ont alors pu parodier le personnage de Charlie Kirk, mais également la volonté de l’ériger en héros national, par le biais de nouveaux memes. La tendance a eu un succès tel que beaucoup ne se souviennent non pas de sa vie et de ses discours racistes, misogynes et homophobes, mais plutôt de comment Internet a utilisé sa mort comme moteur humoristique. 


Humour et antifascisme


La kirkification peut alors être analysée comme une forme de résistance antifasciste, car elle agit comme opposition face aux discours d’extrême-droite qui inondaient la sphère médiatique, particulièrement aux États-Unis. En effet, ce phénomène est né à travers la parodie, en rupture avec  la censure qui régnait alors dans les médias traditionnels. Cette utilisation de l’humour comme résistance antifasciste n’est d’ailleurs pas nouvelle, on peut l’observer notamment dans le film Le Dictateur de Charlie Chaplin sorti en 1940, qui se moquait ouvertement d’Hitler et Mussolini. 


La formation de ce contre-discours humoristique peut être analysée par deux cadres théoriques complémentaires. En premier lieu, le communiste et pilier de la mouvance antifasciste,l’italien Antonio Gramsci, théorise l’hégémonie culturelle dans ses fameux Cahiers de prison. Selon lui, la classe dominante ne maintient pas sa domination uniquement par la coercition, mais aussi par la diffusion de ses valeurs à l’aide d’institutions telles que l’école ou les médias. Renverser cet ordre suppose alors une résistance lente et latente menée dans la société civile, qu’il nomme guerre de position. D’autre part, le théoricien russe Mikhaïl Bakhtine développe le concept du carnavalesque, qui désigne le moment où le rire populaire renverse temporairement et de façon symbolique les hiérarchies. Ce concept éclaire le sort réservé aux funérailles de Kirk, tournées en dérision plutôt que célébrées avec le respect qu'on accorderait d’ordinaire à un martyr. La kirkification peut alors se lire comme la formation d’une contre-hégémonie populaire et carnavalesque, qui vient fissurer le récit du martyr construit par les médias dominants et le camp conservateur. 


Ce cadre analytique possède cependant des limites.  Contrairement à la guerre de position gramscienne qui suppose une organisation et un projet politique cohérent, la kirkification s’est développée de manière spontanée et ludique. Beaucoup de ceux qui en font l’usage ne cherchent pas consciemment à créer un contre-discours, mais simplement à faire une blague sur un format viral. Malgré cela, le mythe de Charlie Kirk s’est tellement érodé à la suite des montages, qu’il est évident que la kirkification a grandement participé au renversement de cette séquence politique. Il est même possible de parler d’une victoire culturelle antifasciste, tant cet homme, ses sympathisants et leurs idées rétrogrades ont été et continuent tournés au ridicule.  


IA et résistances


Un autre aspect important du phénomène de la kirkification est la centralité de l’IA générative. En effet, elle a révolutionné le monde du meme, en facilitant prodigieusement la création de contenu. Un bon prompt et une publication au bon moment peut rapidement devenir virale. Cette démocratisation du meme  a alors permis de populariser la kirkification, et de rendre ce contre-discours antifasciste viral.  


De plus, la kirkification est basée sur la mécanique du deepfake, c'est-à-dire le trucage ou la génération par intelligence artificielle d’un contenu audiovisuel afin d’imiter une personne de manière très réaliste. Les deepfakes sont hautement controversés car ils permettent la génération de contenu pornographique avec le visage d’une personne non consentante ou encore, la diffusion en masse de fausses informations. Pourtant, la kirkification a mis en lumière un usage insoupçonné de cette technologie dangereuse en prenant pour cible un dominant. On peut même interpréter que le phénomène ne se moque pas uniquement de Charlie Kirk, mais aussi des deepfakes et de l’IA, car la majorité des montages sont de si piètre qualité qu’ils sont immédiatement reconnaissables. 



L’ambivalence entre l’outil utilisé et le but atteint ne s’arrête pas là. En effet, la kirkification est rendue possible grâce aux nouvelles technologies mises en marché par de grandes entreprises, dont l’activité  repose sur une architecture de surveillance massive, de collecte de données personnelles, de reconnaissance faciale et d'entraînement de modèles sur des millions de visages captés sans consentement. Le pouvoir considérable de ces entreprises, déjà largement soustrait à tout contrôle démocratique, ne fait que croître à mesure que plusieurs grandes figures de l'industrie technologique américaine se rapprochent ouvertement de l'administration Trump, cautionnant un discours de dérégulation totale. 


C’est en mon sens cette ambivalence qui rend le phénomène de la kirkification intéressant. En effet, l’utilisation de l’une des technologies contemporaines les plus controversées afin de ridiculiser un homme d’extrême-droite est une reprise de contrôle symbolique. Toutefois, ce détournement significatif ne lave pas l’outil de ses usages problématiques, et se fait au profit d’une des industries les plus redoutables du moment. Peut-on alors prétendre que la kirkification est une forme de résistance antifasciste, si les outils utilisés pour résister sont ceux des grandes entreprises dont le projet techno-fasciste ne fait maintenant presque plus aucun doute?


Conclusion


En somme, malgré l’usage d’outils problématiques, je pense qu’il est clair que la kirkification est une forme de résistance antifasciste. Le mythe du martyr construit en quelques jours par les médias et le camp conservateur s'est effondré en quelques semaines sous le poids du rire. Tout cela sans parti, sans organisation et sans stratégie, mais avec une efficacité que ni les tribunes ni les manifestations traditionnelles n'auraient pu atteindre aussi rapidement. Bien que cette efficacité émane d’une une technologie basée sur le vol de données et sur la surveillance, la kirkification démontre que la résistance politique contemporaine ne se déploie jamais dans un espace pur, extérieur au pouvoir qu'elle combat. Reste à savoir si rire du pouvoir avec ses outils suffit à le faire vaciller, ou si ce n'est qu'une autre façon de le nourrir. 


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