La grande Dissonance : Anthologie de ton vertige politique
- Josué De Leon-Mayeu
- il y a 2 jours
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Par Josué De Leon-Mayeu
La dissonance, c’est le quotidien transformé en champ de mines qui t’explosent les tempes. C’est la gravité sur tes maigres épaules qui triple et te paralyse quand ça lui fucking tente. C’est ressentir les battements irréguliers de ton cœur dans ton ventre au moindre petit silence.
(…)
Tu t’assois et tu regardes rapidement tes souliers. Tes lacets te semblent plus longs que d’habitude. Vraiment plus longs. Là où avant, tu voyais deux belles boucles en papillon, y’a maintenant la jungle. Une jungle qui crie. Une jungle malade. Un amoncellement de lianes teintées d’ébène qui se croisent sur ta poitrine, se superposent sur ton visage, enlacent tes membres et se resserrent en nœuds. Elles t’étouffent, les lianes.
À la force de tes bras, tu les déchires. Leur sombre sang se répand sur le sol, une mare visqueuse d’émancipation maladroite, douloureuse mais tellement nécessaire.
À défaire tous les criss de nœuds, tu deviens une masse désarticulée, déconstruite. Une masse à la fois libre et contrainte par la flaccidité de ses muscles atomisés. Tes genoux se disloquent, tu t’enfarges dans tes lacets et tu valses un mètre ou deux avant de t’écrouler dans la flaque. Le sang des lianes imbibe ton coton ouaté et tache tes mains.
Tu respires le pétrole
Il entre dans tes poumons
Sueurs froides d’huile calcinée
Tu te noies
Du sang oxydé
De tes nœuds
(…)
Ton passé semble se détacher de toi. T’arrives plus à regarder du même regard tes amis ni ta famille. Tu te demandes ce qui a pu causer ce changement si abrupt. T’as toujours eu un petit quelque chose à l’intérieur, ça, tu le sais, mais c’est quand la petite étincelle que tu portais s’est enflammée que tu l’as su : pas de demi-tour à partir de maintenant.
T’as délaissé tes anciennes croyances sur le chemin et tu trembles à l’idée de réserver le même destin à tes proches. Les faits sont impossiblement clairs : tu n’es plus entièrement des leurs, et ton discours à leur égard sera dorénavant impérativement chargé soit du sacrifice momentané de tes convictions ou bien de celui de la stabilité qui vous lie dans un temps figé.
(…)
Parfois ça te pogne, cette bouffée de révolte électrique qui surcharge ton cerveau juste le temps de le dire. C’est en lisant un article d’actualité de marde, en te défoulant dans des tirades de chialage corsées avec tes ami.es ou en te pognant du poivre plein la gueule dans la rue.
Parfois, elle te pogne
Juste le temps de le dire
La révolte
Pis tout comme elle est arrivée, elle part en coup de vent. S’évapore. Se désintègre. C’est une joke qui te fait rire et brise le tempo. C’est une notif sur ton cell qui balance tes pensées à dix-mille lieues. C’est l’aiguille sur l’horloge qui te dit que c’est le temps de partir vers l’épicerie, le cours ou la job. Fini. Time-out, les jeunes. La vie repart pis elle attendra pas après celleux qui s’arrêtent même juste deux secondes pour lui faire un fuck you ben mérité. T’es dépendant.e de ton bourreau. La porte de ta cage est grande ouverte, mais t’échapper, c’est aussi sauter dans le vide.
Toujours elle disparait
Et avec elle l’espoir
La révolte
T’as perdu le compte du nombre de fois que ça arrive par jour. Du nombre de fois où tu jurerais que t’es à deux doigts de crisser le feu aux murs pis en casser les fenêtres. T’as perdu le compte du nombre de fois que ça arrive. T’as perdu le compte.
(…)
Ami hypothétique propose produit fort intéressant
Ça te tente d’essayer, tu lui demandes ça se vend où.
« Faut se le faire livrer », qu’il te dit.
FLASH!
Tu penses à Jeff Bezos.
Y’a un vieux riche blanc qui vit dans ta tête
Rent free
Aucun criss de mot sort de la face figée derrière tes rétines
Pourtant, c’est imprimé très clairement sur ses lèvres :
J’ai gagné
(…)
Match de boxe, ambiance de fou,
DANS LE COIN BLEU :
Un.e étudiant.e décidément privilégié.e, mais qui se veut down-to-earth, humaniste et pas mal bohème sur les bords.
DANS LE COIN ROUGE :
Ta fucking mi-session pis ta job 16 heures/semaine au salaire minimum.
T’aimerais dire que le combat est épique, que tu bouges comme un diable enflammé dans le ring, que tu forges ta pensée comme un.e esti de philosophe révolutionnaire. Mais en fait, c’est pas super compliqué : A te crisse une sale droite dans yeule round 1. Tu t’endors en un clin d’œil, pis quand tu te réveilles, y’a ton estime de soi habillée en costume d’arbitre qui jappe le compte à rebours dans tes oreilles engourdies.
UN…DEUX…
Tu te demandes un peu ce que tu fais là, à glander entre 4 murs pendant des années à quatre mille piasses de la shot. Tes cours te font chier. Tu souhaites toujours avoir plus de temps.
TROIS…QUATRE…
Pourtant, c’est très logique : plus tu lis pis t’écris de textes compliqués, plus on se rapproche de la victoire, right? Right? Avec un peu de chance, les vainqueurs voudront ton autographe.
CINQ…SIX…
Tu cales des bières pendant que c’est l’apocalypse dehors.
SEPT…HUIT…
Tu te relèves tranquillement même si tu sais clairement que tu tiens juste à un fil.
NEUF…
Ton GPA est sauvé. Bravo champion.ne. On part la révolution demain.
(…)
Un mardi soir
Seul.e à ta table de cuisine
Tu trempes tes p’tites carottes dans l’hummus
Le seul son qui remplit la pièce, c’est celui du légume qui craque sous ta dent.
T’auras passé.e une heure complète à paniquer seul.e dans ta cuisine.
Une heure à t’arracher les cheveux à force de repasser en boucle le clip d’un enfant assis dans l’shrapnel, d’un infirmier qui se fait gunner dans la rue, d’une flash-flood en Indonésie (ta faute, by the way), du discours d’un vieux blanc qui encule ton futur sur le grand écran, pis d’un graphique qui établit une relation de corrélation positive directe entre le nombre de reels que t’as regardé pendant la soirée pis à quel point t’es une crisse de marde.
T’auras passé.e une heure complète à paniquer seul.e dans ta cuisine
Le seul son qui remplit la pièce, c’est celui de ta forte respiration
Reste juste tes doigts à tremper dans l’hummus
Seul.e à ta table de cuisine
Un mardi soir.
(…)
La dissonance, c’est tous ces petits moments du quotidien où, toi et moi, on crie. On crie pour les enfants qu’on aura pas. On crie pour la beauté impossible. On crie pour la perte de tout ce qu’on croyait et pour le futur volé. On crie à la mémoire des cadavres oubliés à la rue. On crie pour apaiser les ouragans et les raz-de-marée. On crie parce qu’on brûle. On crie parce qu’on a pas fini d’avoir chaud. On crie pour maudire nos tyrans. On crie pour couvrir le son des balles tirées.
Bref, la dissonance, c’est tous ces petits moments quotidiens où ça hurle en dedans
La prochaine fois, fais-le donc pour vrai
Je veux t’entendre crier avec moi.




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