Le souverainisme et ses saisons
- Alice Violeta Rodriguez-Doutreloux
- il y a 7 heures
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Alice Violeta Rodriguez-Doutreloux
Finca : Petite maison de plâtre, pierre et bois avec un style aéré, se situant dans les campagnes à climat chaud d’Amérique latine. Souvent utilisée comme ferme de subsistance.
Dans la quiétude de ma maison, le froid silencieux rentrant dans les craques de notre vieille finca, je m’assois pour une énième fois sur un sol de pierre. Devant moi se trouve une grande fenêtre, entourée d’ornements de bois rouge, elle me laisse observer ma cour. Je fredonne une chanson perdue dans ma mémoire et, entre quelques gorgées de café con leche, j’observe cet arbre nu.
C’est le dernier tronc qui tient encore dans ma cour, le dernier que j’hésite à déraciner pour de bon. Mais maintenant que je le vois pleinement;
Sans ses belles façons et ses beaux discours;
Sans ses feuilles brodées d’un blanc et bleu patriotique;
Sans ses promesses d’équité;
Je ne le reconnais plus.
Je n’entends plus les promesses douces que les feuilles m’avaient autrefois susurrée à l’oreille. Tout ce que je vois, c’est son étrange amalgamation d’idées de domination égalant à celle de justice dans son langage.
Dans ses nœuds et tumeurs brûlés dans l’écorce je les vois me regarder.
Moi.
Au sol.
Brodée de chants un peu trop différents des leurs;
Bercée par des comptines dans une langue qui leur fait peur;
Teintée d’une couleur qui rime à voleur;
Voleur d’opportunités, de travail, de joie;
Soudainement, je frissonne, une vibration qui s’apparente aux réactions de mon corps à la saison des neiges. Pourtant, cette onde débute de ma tête, mes neurones, mes yeux, et se termine à mon cœur qui tambourine lentement; comme si même lui devait tenir silence pour ne pas briser ce moment d’incompréhension. Dans cette seconde immobile, je ne comprends plus leur oppression comme je la comprenais dans la mienne. D’un moment à l’autre, par la fenêtre, je ne vois plus mon reflet; familier, mais différent. Je vois un discours qui demande le droit d’opprimer. Je peins du regard l’avarice d’un poisson qui veut engloutir la marre.
Je regarde mon père roupiller dans notre hamaca, j’écoute du coin de la salle les pages d’un livre tourner dans les mains de ma sœur, et j’ai peur. Je vois leurs yeux bleu et blancs les transpercer.
Et dans cette peur je me demande, comment justifier cet arbre qui se repose dans ma cour? Comment justifier son enracinement aussi profond? Je regarde ses cicatrices qui m’ont autrefois faite penser à celles que je peux ressentir sous les semelles de mes pieds; gravées dans mon sol de pierre, entaillées siècle après siècles par l’écarlate de déplacements forcés. Je regarde ses cicatrices et je me demande si elles peuvent, à elles seules, excuser la place que cet arbre se donne le droit de prendre. Ces racines qui se propagent jusqu’à infester les fondations de ma petite finca. Seront-elles un jour satisfaites du terrain qu’elles ont conquis dans leur nouvel âge?
Et encore, dans le silence hivernal, une tasse chaude entre les mains, j’observe ce tronc tordu et je ne sais plus quoi en faire. Il ne me reste qu’à attendre de voir ce qu’il adviendra au prochain printemps.




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