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Québécois·e·s, encore un effort si nous voulons être laïcs

  • Aziz Gueye
  • il y a 3 jours
  • 6 min de lecture

Par Aziz Gueye


Savons-nous au juste ce qu’est la laïcité ? La question se pose car il semblerait que de ce concept galvaudé çà et là, l’on ait une interprétation le travestissant conceptuellement et juridiquement en objet identitaire, en outil électoral, ainsi qu’en mesure oppressive (misogynie-sexisme et racisme d’État). Par ce « on », nous désignons le gouvernement caquiste, ainsi qu’une foule de « nos concitoyen·nes » (si tant est que nous ayons renouvelé notre adhésion à un État colonial) et qui, à la semblance de Don Quichotte, sont à la poursuite de chimères et de sorcières, divisant du même coup l’espace public en cet éternel « eux/nous ». 


On ne peut « renforcer » que ce qui est déjà établi et présente des failles ; or ce-je-ne-sais-quoi portant le nom de laïcité n’est pour l’instant qu’une billevesée politique.

La sémantique du mot laïcité renvoie au latin laos /laïcus, hérité du grec laikos, donc ce qui est commun, partagé. Ipso facto, il désigne un principe égalitaire et fait office de ciment sociétal, particulièrement pour une société bigarrée tant sur les plans ethniques que religieux, telle que la société dite québécoise. C’est donc elle qui la rend possible. Du fait de sa nécessité, son application ne peut-être instrumentalisée et retournée contre ceux et celles qu’elle est censée protéger.


À la première interrogation, et partant de la conception arendtienne du sens de la politique - à savoir la liberté telle qu’elle existe dans l' espace-entre-les-hommes » , caractérisés par un chaos de différences (Arendt, 2001) - nous arguons, sans faire d’ekphrasis, que la mécompréhension politicienne et populaire de la laïcité au Québec la rend telle qu’énoncé plus haut : liberticide, misogyne et exclusive en tous points. Elle tend également à y être de nature identitaire (élevé au sens de « valeur québécoise »), offensive et antireligieuse, s’éloignant ainsi du sens et de l’esprit même de ce qu’elle est.


 Il faut dès lors, tout du moins une conception commune, les doxas et éloquences qui n’en impose qu’aux médiocrités et dont l’auto-proclamée Belle-Province regorge ne valant que peu de choses.


De la neutralité à la neutralisation et à la misogynie d’État 


La neutralité de l’État ne peut être un arbitrage dans l’espace public, des identités admises ou non ; pas plus qu’une réglementation sur la « diète » des individus (halal, casher autorisés ou interdits) ; ni un transfert, pour reprendre Baubérot, de ce principe de neutralité vers la société civile, laquelle ne peut être neutre. Il n’y a pas de dichotomie entre l’apparaître des gens et leur être. Chaque manifestation de soi dans l’espace public - donc en face de l’Autre - est un déploiement de caractéristiques, et de pensées qui sont de l’ordre du moral et du spirituel (au sens d’esprit) de l’individu. L’État se doit de créer les cadres sociaux et légaux permettant la protection de ces identités et libertés.


Or, cette Loi sur le renforcement de la laïcité de l’État au Québec porté par la CAQ tend à favoriser à contrario une idéologie qui se veut au-dessus de la mêlée par ses fondements qui serait de l’ordre de la raison (laïcisme impliquant un athéisme d’État) au détriment d’autres idéologies (religieuses). In fine, ils finissent par ne plus suivre la parole qu’ils prêchent (d’où la nécessité de faire défroquer nos prêtres politiciens).


Cette neutralisation étendue aux individus et collectivités de la sphère publique effectue une tentative d’uniformisation identitaire et de conversion en ce qui est considéré comme étant « québécois », sans compter le péril mis en des domaines essentiels (éducation, soins médicaux etc). Derrière les préjugés et la prétention à voir une insupportabilité de la différence chez des personnes racisées, se cache aussi un aveuglement face aux compétences intellectuelles et physiques essentielles pour le Québec.


Ledit gouvernement ne se contente pas de contrevenir à tout glissement de l’ordre religieux dans l’ordre politique, mais conçoit ce glissement comme étant caractérisé par le port de signes religieux par des membres de la société civile « en position d’autorité » (alors que l’idée de laïcité consacre cette manifestation comme positive au sens où elle ne contrevient en rien à son principe de séparation).


L’exaltation de ce que les individus sont ne peut être définie par une tierce autorité sans violer leur autonomie et leur liberté, pourtant garanties par les Chartes des droits et libertés. De plus, si nous prenons l’exemple des femmes portant le hijab, comment ne pas visiblement voir que cette mesure est empreinte de misogynie?


Il y a là infantilisation de ces femmes, commandée par un inconscient teinté d’exotisme et de fausse justice se faisant sauveur d’êtres dits oppressés. Qui serions-nous pour restreindre le droit de culte et de conscience sous prétexte d’une intégration qui est plutôt excluante, ou d’un sauvetage basé sur la supposition que tout port du foulard islamique serait imposé ? Cette mesure est conjointe à une islamophobie qui ne dit pas son nom, voire un racisme étant entendu que nombre de femmes portant le voile sont issues de minorités « raciales ». 


Nos Don Quichotte se font barrésiens et défendent l’ignominie de ce projet de loi par l’exaltation de valeurs qui seraient propres au Québec et enracinées, sans pour autant jamais préciser d’où proviennent lesdites valeurs, en donnant une définition toujours coloniale de la nation. L’idéal citoyen correspond constamment à ce que Deleuze appelle l’étalon : « le mâle, blanc, citoyen des villes » (Deleuze, 1995), et la laïcité est devenue une valeur (et non plus un droit). Du même coup l’État viole les quatre principes de bases cités plus bas par le ciblage d’individus et de collectivités de femmes. 


Laïcité j’écris ton nom !


La compréhension donc de ce que devrait être l’idéal républicain de la laïcité pour les Modernes et pour nous contemporains, passe par la connaissance de la tradition philosophique des Lumières l’ayant consacré, et la Loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État en France. Celle-ci (la Loi de 1905) est notre cadre juridique de référence (car c’est en effet un ensemble de lois françaises particulières aux écoles et aux églises qui fondent la juridicisation de la laïcité). 


Selon Jean Baubérot, « la loi de 1905 repose sur quatre fondamentaux : la neutralité de la puissance publique, arbitre des relations sociales ; la séparation des Églises et de l’État ; la garantie de la liberté de conscience ; et l’égalité des droits, qui se traduit en terme plus moderne par un principe de non-discrimination. Actuellement, on galvanise la neutralité, mais de manière biaisée : nous tendons de plus en plus vers une obligation de neutralité de l’individu, ce qui n’est pas l’esprit de la loi de 1905. »


Atrophie est ici le maître mot. Avec la Loi sur la laïcité de l'État en 2019, et celle portant sur son renforcement, le gouvernement de la CAQ, sous prétexte de laïcité, s’attaque implicitement à la liberté de manifestations d’individus spécifiques d’une partie de leur identité (il faut trouver Charlie).


Il n’est pas question de prétendre à la promotion d’un concept qui serait immuable et essentialisé ou omettre le lourd historique qui lie le Québec à ce concept (Révolution tranquille) ; pas plus que de faire du Québec un DOM-TOM intellectuel de la France. Il s’agit d’une part de revenir à ses principes de base afin de mieux le saisir; et d’autre part de ne se faire défenseur d’aucune religion mais plutôt de s’exalter en Voltairien·ne et défenseur·euse d’un universalisme Césairien (qui subséquemment est teinté de particularismes).


Ce que nous pouvons faire de la laïcité


Notre tâche commune aujourd’hui, au vu du mésusage du concept de laïcité, doit être de lutter pour sa réappropriation populaire et inclusive afin de préserver les droits de toutes et de tous. Refuser sa prétendue appartenance comme valeur de la nation dite québécoise, c’est combattre du même coup les principes directeurs misogynes, excluants, racistes qui gangrène une certaine politique québécoise et leurs chiens de garde. Seule l’affirmation d’une unité multiple de ce que nous sommes peut faire office de fusil face à la recrudescence de la faquinerie et de l’anti-intellectualisme gangrénant, qui font office de base décisionnel à grande échelle


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Références bibliographiques


Québécois·e·s, encore un effort si nous voulons être laïcs :  Pastiche de « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ! », titre d’un chapitre de La philosophie dans le boudoir Du Marquis de Sade (D-A-F de Sade, 1795).


Il faut trouver Charlie : référence au jeu “Où est Charlie ?” dans lequel il faut retrouver un personnage, Charlie, à l'intérieur d'une image remplie de personnages et saturée de couleurs. 


Laïcité, j’écris ton nom :  Pastiche du poème “ Liberté j’écris ton nom” de Paul Éluard.


Arendt, H (2001), Qu’est-ce que la politique? Points, P.40.


Parnet, C., Deleuze, G. (1995), « L’Abécédaire de Gilles Deleuze : G comme  gauche ».



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