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Patchwork rabougri qui gèle sur la banquette de mon char

  • Raoul
  • il y a 21 heures
  • 4 min de lecture

Par Raoul


Je relâche la pression contre la gâchette du pistolet, le réservoir est rempli à ras bord. J’en ajoute toujours un peu plus que ce qu’il faudrait dans l’vieux char – dû à cette crainte tenace de la panne sèche qui me pogne souvent rendue à mi-chemin. La station-service est vide : aucune silhouette ne se découpe à travers la neige qui s’accumule progressivement sur mon nez. Ça picote un brin. Le sentiment n’est pas déplaisant, mais c’est facile à dire quand tu as accès à un abri immédiat. Autrement, la durée transforme l’expérience. C’est comme se faire ronger la face, tranquillement. Pour moi ce ne sera pas un problème, puisque les prochaines heures se dérouleront dans un habitacle de plastique made in Japan


Bruit de porte, grondement de moteur et crépitement dans la neige.


Les scènes se remettent à défiler de l’autre côté de la vitre. Réflexion continue sur un paysage dégarni, la matière marchande de l’arrière-cour québécoise. Au loin, se dessine un alignement de pylônes métalliques – on dirait des petits bonhommes qui se tiennent main dans la main, dansant sur une terre gorgée de sang. Chaque pas la soulève un peu plus, rougissant la blancheur de janvier. 


Je me sens toujours un peu poète de brousse lorsque l’frette me traverse le corps, mais, malgré l’imagerie régionale, mes rêvasseries semblent s’étirer au-delà des tracés de bitume empruntés – si ma position géographique se distancie progressivement de Tiohtià:ke, mes pensées backtrack.  Je reviens à Montréal comme dirait Ariane Moffat. 


Fait-il assez froid pour que les journaux matinaux accordent de l’attention à l’itinérance : quelques articles, peut-être, un dossier complet relatant l’expérience de la rue à -20 ? Des textes partageant une situation qui devraient interpeller l’audimat à l’année longue, et pas seulement quand on se gèle le cul. Qui plus est, la problématique est généralement dépeinte par les médias populaires comme la résultante de responsabilités individuelles, évacuant ainsi son origine structurelle – mais l’itinérance n’est pas naturelle ; c’est le fruit de notre système, une production politique. Et lorsque les journalistes évitent ce point précis, ils travaillent à renforcer un imaginaire qui occulte toute autre possibilité. De bien belles œillères, c’est ce qu’on s’offre. 


Sur le bas-côté, des chevreuils regardent dans ma direction. J’en compte six – ça me rend heureux, mais je ne crois pas que le sentiment est partagé. Le bas du fleuve m’accueille. Ça donne assurément envie de s’arrêter, sauf que la route me retient : c’est un petit village gaspésien que je vise, et je ne planterai mes bottes nulle part avant d’y être arrivé. 


Suivant le courant de la Matapédia, l’eau qui ondule sous mes yeux fatigués me donne toujours l’envie de m’y tremper – non pas que je rêve de prendre le clos, mais tu ne peux pas savoir à quel point les vagues me manquent. Imagine si je ne craignais pas les engelures. Bebye. Les flots qui se brisaient contre la glace s’effacent maintenant dans la baie ; les arbres se raréfient, mais pas les bagnoles – oh non, elles suivent toujours la même bande d’asphalte, et c’est là tout l’enjeu. 


J’aime prendre le volant, mais en ce qui a trait à la Gaspésie – elle ne me donne pas le choix. Le transport en commun pis c’te coin de pays ça s’agence un peu comme les States pis le respect des droits humains – mal. Tu as Via Rail, qui ne dessert plus le territoire depuis des années, puisque le chemin de fer n’était plus utilisable, mais maintenant que les réparations sont en cours, l’entreprise n’a pas l’intention de rétablir le service. 


Alors, pour ce qui est du train, on garde le même fonctionnement : je débarque à Campbellton (N.-B.) et je dois finir la route moi-même. L’autobus voyageur subsiste, mais une fois à destination, la pauvreté du réseau de transport local ne me permet pas d’effectuer ne serait-ce que mes déplacements essentiels de manière rationnelle – ce qui affecte évidemment les habitants de la région. Aujourd’hui, on décalisse notre écosystème en passant de village en village parce qu’on n’a pas d’autre option, mais qu’est-ce qui advient des personnes qui perdent cette unique possibilité, et cela sans être atteint par un filet de sécurité ? On les aperçoit parfois errer sur des routes impraticables qui ne mènent nulle part ou bien regarder par la fenêtre une vie qui ne cesse d’avancer – des fantômes dépossédés de leur environnement. L’image est forte et ne s’applique pas à toutes les situations, mais elle n’en devient pas moins révélatrice. 


Cliquetis de clignotant, suivi de l’ouverture d’une portière. 


Je regarde autour de moi : pas d’happy ending, mais c’est tout comme. Dans quelques secondes, mes pieds perceront la fine couche de glace, qui craquera sous mon poids, et s’enfonceront dans la neige – laissant derrière un amas de pensées qui m’attend, posé sur la banquette arrière de mon char. 


Une bonne main d’applaudissement.


Tu viens de pondre un beau p’tit texte – toujours bien édifiant, ça. Mais avant la fermeture des rideaux, t’as comptabilisé tout ce qui s’est passé durant la phase d’écriture. Ça va aller, mon beau. T’es en train de brailler pis le théâtre est en feu. 




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