Liberté, Inégalités, Fraternité : le colonialisme français et le cas Kanak
- Clément Corre
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Clément Corre
Le 16 décembre 2025, le projet de consultation anticipée du peuple de Nouvelle-Calédonie concernant l’accord de Bougival, un accord entre l’État français et les forces politiques calédoniennes, a été abandonné par le gouvernement français. L’accord de Bougival prévoyait notamment la création d’une nationalité calédonienne ainsi que d’un État de Nouvelle-Calédonie inscrit dans la Constitution française. Il a par ailleurs été rejeté par le Front de Libération National Kanak et Socialiste (FLNKS), représenté en majorité par le peuple autochtone Kanak, qui n’y voyait là qu’un délaiement de son principal objectif : obtenir l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.
Cette situation n’est pas la première tentative de la France d’imposer un labyrinthe juridique pour éviter l’indépendance du territoire de Kanaky[1]. L’accord de Nouméa, adopté en 1998, prévoit ainsi un transfert des principales compétences régaliennes de la France vers le territoire, exceptées celles de la défense, de la sécurité, de la justice et de la monnaie. Ce même accord instituait également la mise en place de trois référendums d'autodétermination censés permettre au peuple de l’île de décider s’ils souhaitaient prétendre à l’indépendance, sans succès à ce jour.[2]
L’utilisation de ces outils juridiques de « reconnaissance » par l’État français envers Kanaky pose d’autant plus question lorsqu’on considère que les luttes pour l’indépendance ont débouché sur de fortes violences sur le territoire. Les récentes émeutes de 2024 en opposition à la décision française du dégel du corps électoral calédonien, pour permettre à une population plus large que les résidents historiques de l’île de voter aux élections provinciales, en sont un exemple parlant.
Ces nombreux démêlés juridiques et l’échec apparent des réformes successives semblent ainsi brosser le portrait d’une situation grave dans la région de Kanaky, dévoilant la preuve concrète d’un colonialisme d’établissement mené par l’État français et encore bien présent. Pour rappel, le colonialisme d’établissement se caractérise avant tout par des structures durables et institutionnalisées conçues pour éradiquer tout ou partie d’une population sur un territoire donné. Forme plus insidieuse du colonialisme, il est aussi marqué par un aspect clé : la volonté de se faire oublier des consciences à la fois colonisées, mais aussi coloniales[3]. Pour comprendre comment cette définition s’applique ici, il faut analyser le traitement qui est fait par la France de la Kanaky.
La tension dialectique des « valeurs de la république »
La compréhension des mécanismes de colonialisme d’établissement propres à la France doit d’abord passer par une mise en contexte des spécificités du modèle républicain. Plus que le système politique, ce sont ici les valeurs qui lui sont attachées qu’il convient d’analyser pour en comprendre la portée parfois contradictoire.
Dans le préambule de la Constitution française daté du 27 octobre 1946, il est possible de lire : « Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ; écartant tout système de colonisation fondé sur l'arbitraire […] ». Le devoir républicain de la France est donc d’emblée assumé comme celui d’une liberté garantie de chacun des citoyen-ne-s que la République reconnaît comme « libres et égaux en droit »[4].
Pourtant, la République française a également imposé une tension première en son sein, héritée de son histoire coloniale : celle de la « nécessaire » assimilation par les peuples de « valeurs républicaines » considérées comme universelles. Pour Achimi Halaoui et Pélabay, le principal problème de ces valeurs réside dans leur flou sémantique, renvoyant à plusieurs réalités plus ou moins hospitalières à la diversité. Le principe de valeurs républicaines évoque ainsi tantôt les normes juridiques fondamentales instituant droits et libertés des citoyens, tantôt de pures et simples visions personnelles nationalistes faisant souvent appel à des racines religieuses[5].
Dans tous les cas, l’identité collective construite au sein de la République s’est parée de principes non négociables auxquels les peuples administrés se doivent de correspondre pour ne pas « mettre en péril le collectif »[6]. Le choix de la République française est ainsi avant tout de contenir la reconnaissance des diversités pour mieux sauvegarder l’identité nationale.
L’assimilation des peuples à la République par l’usage de « valeurs » pointe ainsi une certaine hypocrisie paradoxale : la liberté de touste est garantie dans une démocratie se disant fondamentalement pluraliste, mais conditionnée à l’assimilation de notions floues. Le risque reste donc finalement d’écarter « l’Autre » ne correspondant pas aux standards du modèle, non sans arrière-pensée coloniale. Un constat violent, qui ne peut que s’imposer au regard de la réalité des chiffres en Kanaky.
La Kanaky Nouvelle-Calédonie : un territoire asservi
Avec 271 400 habitants lors du recensement de 2019, la Kanaky Nouvelle Calédonie est un territoire inégalement découpé. En effet, les inégalités entre le peuple Kanak, représentant 41,2% de la population calédonienne à lui seul, et les Caldoches (nom donné aux descendants des colons européens en Nouvelle-Calédonie) témoignent d’un traitement différencié entre les populations. Les Kanak, vivant en tribus dans le nord de l’île et perpétuant des pratiques communautaires et coutumières, sont marqués par une forte précarité, là où les Caldoches des zones résidentielles du Sud de Nouméa bénéficient d’infrastructures de qualité, de commerces, voire d’accès à des plages aménagées.
Ces écarts de richesse mènent à de fortes disparités économiques et sociales sur le territoire : en moyenne, à situation égale, un Kanak gagne 32% de moins qu’un non-Kanak, et les 10% des ménages les plus pauvres, majoritairement Kanak, perçoivent un revenu treize fois inférieur à celui des 10% les plus riches, majoritairement Européens. Les disparités sont aussi présentes avec la métropole : l'indice de GINI, utilisé pour mesurer les inégalités de revenus, s’établit à 0,39 en Nouvelle-Calédonie, contre 0,29 en France métropolitaine, un chiffre qui rapproche le territoire calédonien des économies émergentes, voire des pays à faible revenus, bien loin donc des standards européens[7].
Le phénomène est d’autant plus violent qu’il constitue également un cercle vicieux fondé sur la répression : en 2025, les Kanak totalisent 90 à 95% des détenus de la prison de Nouméa, le Camp-Est, pour des faits de délinquance expliqués majoritairement par les disparités socioéconomiques de la région. La forte répression qui s’établit alors de la part de l’État français (qui détient donc les prérogatives de police en Nouvelle-Calédonie, conformément à l’accord de Nouméa) contribue ainsi en réalité à creuser ces mêmes inégalités créatrices de criminalité sur le territoire et chez le peuple Kanak.
Face à ces constats accablants, la question des valeurs que la République souhaite inculquer aux peuples qui la compose se doit d'être réinvestie : quelles sont réellement les « valeurs » d’un régime laissant ses régions pâtir de telles politiques coloniales inégalitaires et détériorant continuellement les conditions de vie d’un peuple autochtone, sur un territoire qu’elle occupe initialement de force ? Derrière les discours universalistes, ces chiffres illustrent ainsi, eux, les dynamiques bien réelles d’un colonialisme d’établissement français toujours actif.
Le mythe de l'autodétermination, ultime transcendance coloniale
Pour compléter sa recette d’oppression coloniale en Kanaky, l’État français doit passer par une ultime étape, celle qui explique en partie la pauvreté des recherches concrètes sur le sujet : la mise en place d’une illusion d’autodétermination, substituée à la réelle indépendance.
En 1983, l’État français prend la décision d’élargir l’électorat des consultations référendaires pour l’autodétermination aux « autres ethnies victimes de l’histoire en Nouvelle-Calédonie ». Derrière cette idée d’apparence attractive d’un État français cherchant à inclure une nouvelle strate bafouée de la population calédonienne aux décisions, se cache en réalité une procédure viciée.
En effet, ces « victimes de l’histoire » ne sont en fait pas concrètement définies dans les textes, ce qui permet de voir des acteurs non-Kanak participer librement aux référendums d'autodétermination, acteurs dans les faits bien souvent représentés par des partis politiques « loyalistes » (souhaitant rester liés à la France), à majorité de descendants européens. L’accord de Nouméa creuse ensuite cet écart, en instituant un électorat élargi à toute personne pouvant justifier en 2013 de vingt années continues de domicile en Kanaky.[8]
Ce qui se joue ici en réalité, c’est l’instrumentalisation par l’État français de la colonie d’établissement qu’il a lui-même activement participé à créer, pour déjouer les dynamiques indépendantistes de la Nouvelle-Calédonie et invisibiliser ses politiques coloniales par un principe soi-disant démocratique. Autrement dit, le vote d’un « destin commun » pour le peuple calédonien se substitue à l’indépendance des peuples autochtones de la région[9].
De manière générale, les politiques étatiques françaises visant à reconnaître une « citoyenneté calédonienne » et à institutionnaliser les coutumes Kanak ne s’affichent en réalité que comme des demi-mesures, acceptées « en échange » d’un relâchement des revendications indépendantistes. À ce titre, la République française, qui ne saurait reconnaître des altérités culturelles dans la construction de la Nation comme un tout de « valeurs communes », joue un rôle particulier dans la transcendance du colonialisme d’établissement français.
Si l’adoption de valeurs communes est perçue comme un préalable aux négociations institutionnelles vers l’indépendance et la libre disposition des peuples, le danger reste que ces négociations passent finalement au second plan, derrière la nécessité de résorber les identités culturelles distinctes, ou au contraire de les « reconnaître ». Ultimement donc, ces politiques invisibilisant le colonialisme d’établissement français derrière des reconnaissances partielles, pointent la capacité de l’État à produire des groupes sociaux, pour en décider lui-même les destins possibles.
L’empire français est-il toujours actif ?
Plusieurs considérations peuvent-être finalement faites sur ce sujet. Il s’agit tout d’abord, comme abordé précédemment, d’un domaine d’étude qui ne bénéficie que d’une faible couverture, à la fois médiatique mais aussi universitaire. La mince littérature décoloniale sur le sujet, surtout venant des membres du peuple Kanak eux-mêmes, n’est pas anodine : elle s’explique en partie par l’effet premier d’un colonialisme d’établissement qui cherche à ce qu’on l’oublie, ce qui le rend par définition difficile à exposer, comme le pointent certain.es auteur-ice-s. Pour penser la décolonisation d’un territoire comme la Kanaky Nouvelle-Calédonie, les témoignages et apports des premières victimes de cette colonisation restent pourtant fondamentaux, et doivent être soutenus et encouragés.
Enfin, cette région, si elle est loin d’être la seule à représenter une situation coloniale encore actuelle dans le monde, n’est surtout pas la seule au sein de la France. Les autres territoires dit «d’Outre-Mer » sont aujourd’hui des terrains flagrants d’inégalité et de mise au second plan dans le pays, une situation qui n’est même plus cachée par l’État français. L’ancien Premier Ministre François Bayrou évoquait ainsi un déplacement « hors du territoire national » lorsqu’il avait été questionné sur l’éventualité d’un déplacement à Mayotte (département français si il faut le préciser), alors touchée par le cyclone Chido en décembre 2024.
Au regard de ces conclusions, une analyse approfondie des dynamiques coloniales dans ces régions du monde s’avère essentielle. L’ensemble de ces éléments contribuent en effet fortement à confirmer toujours plus le statut de ces territoires, perçus comme les confettis d’un empire qui n’est, au final, peut être pas totalement éteint.
___________________
[1] Nom historiquement donné à la Nouvelle-Calédonie par les partisans de l’indépendance et de la décolonisation du territoire.
[2] Accord de Nouméa, 1998, 3.3 par.1 et 5. par.4
[3] Wolfe, Patrick, « Settler Colonialism and the elimination of the native », Journal of Genocide Research, 2006.
[4] Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1789.
[5] Myriam Achimi Halaoui et Jeannie. Pélabay, « L’intégration conceptualisée des valeurs de la République », Les défis du pluralisme, 2025.
[6] Ibid.
[7] Entièreté des chiffres issus de Stéphanie Graffe, « Colonisation de peuplement et autochtonie : réflexions autour des questions d’autodétermination, de décolonisation et de droit de vote en Nouvelle-Calédonie », chap in Kanaky Nouvelle-Calédonie : situations décoloniales, Mouvements numéro 91, 2017.
[8] Accord de Nouméa, 1998, 2.2.1 par. 3.
[9] Rouef Olivier, Castel Elise, Cottin-Marx Simon, Guénif Nacira, Hébert Pascal, « Editorial », chap in Kanaky Nouvelle Calédonie : situations décoloniales, Mouvement numéro 91, 2017.






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