L'austérité, c'est la mort
- Luc Chicoine
- il y a 3 jours
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Une republication d'un article de 2014

Luc Chicoine
Le plan d'action est mis en branle. Des comités se forment, des actions sont planifiées, on lève des cours et on se vote des journées de grève... la lutte contre l'austérité va commencer! Soyons nombreux et nombreuses dans les rues de Montréal lors de la manifestation du 31 octobre et faisons entendre notre voix! Mais avant de nous engager plus loin, prenons quelques temps pour réfléchir à l'objet de notre fiel.Â
L'austérité, un cadrage à raffiner
L'usage du nom « austérité » dans le sens que nous semblons vouloir lui donner est relativement récent. Pourtant, ce mot semble toujours avoir porté avec lui une double valeur normative : le côté sombre du mot s'apparente plutôt à de la sévérité, à de la dureté ou à de la rudesse, alors que son pendant positif ressemble plutôt à du stoïcisme, à de la sobriété, ou à de la rigueur. Ne vous trompez pas, il sera impossible de sortir de ce dualisme dans notre combat contre l'austérité, les forces de l'ombre y feront référence à tous les jours. Il nous revient de bien cadrer notre discours et nos actions afin d'éviter ce piège rhétorique.
Ceci dit, certains pièges du cadre « austérité » sont déjà aisément identifiables et à notre grand désarroi, ils se retrouvent tous dans les plans d'action adoptés par l'AFESH et l’AFESPED les 16 et 17 septembre derniers.Â
Le premier piège est celui de la position défensive, qui s'énonce à peu près ainsi : « face aux attaques du gouvernement qui applique une politique d'austérité, nous devons nous défendre et protéger nos acquis. » En plus d'avoir l'air de défendre un statu quo ou de tomber dans une sorte de nostalgie passéiste, le cadre défensif porte flanc à toutes sortes de critiques qui sont elles-mêmes déjà bien cadrées : antisyndicales, fiscalo-rigoristes, etc. Nous croyons qu'adopter une position défensive équivaut à abdiquer une grande partie de notre initiative, nous inscrivant trop directement dans un débat qui a cours au Québec depuis presque 35 ans sans rien y apporter de nouveau.Â
Le second piège est intimement lié au premier, soit d'avoir une position facilement récupérable. En réclamant un statu quo, un réinvestissement dans les services publics ou un durcissement du code du travail, par exemple, nous prenons pied directement dans le jeu politique partisan, laissant aux challengers du parti au pouvoir le loisir de s'approprier notre lutte pour ensuite la vider de sa substance. Pierre-Karl Péladeau a déjà commencé et ce n'est que le début. En 2012, la position de l'ASSÉ pour la gratuité scolaire était irrécupérable pour la majorité des partis politiques et nous empêchait du même coup de négocier une entente à rabais. Il nous faut dès maintenant un cadre plus radical dans lequel la très grande majorité des forces politiques et institutionnelles ne pourra pas s'inscrire, qu’elles ne pourront pas adopter, sans quoi nous jouerons le rôle d'idiots de service le temps d'un printemps.Â
Le dernier piège, et pas le moindre, est celui de cantonner la lutte contre l'austérité à un cadre local, fût-il municipal, provincial ou fédéral. Cette position nous désolidarise des autres luttes contre l'austérité ayant cours un peu partout (Grèce, Espagne, Brésil, etc.). En plus, elle augmente sérieusement nos chances d'être instrumentalisés-es par nos pouvoirs locaux et nationaux qui n'en ont rien à foutre des luttes internationales. Mais surtout, ce renfermement sur nous-mêmes ne permet pas d'identifier les causes réelles de l'austérité. C'est en comparant les ressemblances entre les politiques d'austérité adoptées dans presque tous les pays de la planète que l'on saisit vraiment ce qu'est l'austérité : le souffle vital du néolibéralisme, un souffle de mort.Â
L'austérité : un déni de la démocratie, un geste violent
Le peuple ne réclame jamais l'austérité, elle est toujours imposée de l'extérieur. Qu'un gouvernement soit élu ou non n’y change rien, lorsqu'il applique des mesures d'austérité – se posant en père de famille responsable qui se doit d'être sévère envers ses enfants turbulents et un peu gâtés – il nie le principe démocratique de la souveraineté populaire. Malheureusement, cet argument paternaliste est efficace pour une grande partie de la population : il s'accorde si bien avec la culture patriarcale. Bien sûr, une partie de la population proteste toujours, mais le bon père de famille se réserve le droit de punir ses enfants : les budgets des systèmes répressifs, des corps policiers notamment, croissent constamment dans la logique de l'austérité, offrant à nos regards une contradiction interne de sa propre logique.Â
La rhétorique qui prétend que les opposants à l'austérité n'ont pas de respect pour les institutions démocratiques et qu'ils sont violents vise bien sûr à les discréditer, mais c'est avant tout un paravent dissimulant la propre violence de ces institutions et leur haine profonde de la vie démocratique. Bref, c'est l'histoire du voleur qui accuse de vol sa victime, avec toute la violence hypocrite qu'un tel geste comporte.Â
L'austérité, c'est la mort
Il est nécessaire de le rappeler, le néolibéralisme est le nouveau visage du colonialisme. Combien d'actions militaires et de guerres ont été commises afin d'ouvrir de nouveaux marchés et de promouvoir une liberté qui se limite à celle, Ô combien béate, de faire des choix de consommation? Il ne faut pas se leurrer cependant; ce néocolonialisme ne s'applique pas qu'aux étrangers, qu'aux non-occidentaux, qu'aux extrémistes, qu'aux peuples terroristes... il s'attaque systématiquement à tous ceux qui contestent le marché. Nous sommes donc les orientaux d'antan et nous devons être civilisés, de gré ou de force. L'austérité n'est que l'un des visages de ce colonialisme intérieur qui veut casser ce que nous sommes profondément : des êtres de culture, des êtres moralement constitués, des êtres inscrits dans une histoire, des êtres ayant des aspirations politiques supérieures à la simple défense de nos petits privilèges. Tenter de tuer ces parties de nous, c'est tenter de nous assassiner. Résistons au massacre et créons dans l'action une alternative non seulement viable, mais vivante et solidaire, face à cette pulsion de mort qui tente de nous étouffer.
