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Converger pour le salariat

CASSE
il y a 4 minutes
6 min de lecture

Ébauche d’une stratégie étudiante révolutionnaire 


Par la Convergence Autonome et Solidaire pour le Salariat Étudiant (CASSE)


Les grèves étudiantes de 2012, en s’opposant à la hausse des frais de scolarité, ont permis de défendre l’accessibilité aux études et de rappeler que l’éducation ne devrait pas être traitée comme une marchandise. Toutefois, la gratuité scolaire n’a jamais suffi à remettre en question les rapports sociaux qui structurent la condition étudiante. 


 

Les impasses d’une revendication et l’héritage féministe  


Tant que nous, les étudiant-es, continuons de produire des savoirs, de nous former et de participer à la reproduction de la société sans que cette activité soit reconnue comme du travail, c’est notre force de travail qui demeure appropriée sans contrepartie. Cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner la lutte pour la gratuité scolaire ou qu’elle est vaine, mais plutôt qu’il faut inscrire les luttes étudiantes dans des perspectives plus ambitieuses. Nous ne pouvons plus nous permettre d’être en constante posture de défense face aux attaques du capital, et nous devons commencer à s'en prendre aux racines de l’exploitation des étudiant-es, à savoir la frontière arbitraire séparant le travail salarié du travail non-salarié.  


C’est dans cette perspective qu’est née la Convergence autonome et solidaire pour le salariat étudiant (CASSE) en 2025. S’organisant pour l’instant principalement à l’UQAM et voyant certaines organisations analogues émerger à Sherbrooke ou à Québec, la CASSE est pourtant loin d’être le premier groupe politique étudiant à se saisir de la question du salariat. En effet, au-delà de l’héritage des comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE)ide 2016 dans les pas desquels elle s’inscrit, la CASSE se saisit plus généralement de la question de la salarisation du travail reproductif : un chantier de réflexion et de mobilisation ouvert déjà depuis près d’un demi-siècle par des penseuses féministes marxistes, comme Maria Rosa Dalla Costa, Sylvia Federici, Selma James et Leopoldina Fortunatiii pour n’en nommer que quelques-unes. C’est dans la continuité intellectuelle et militante de ces travaux que s’engage l’action de la CASSE : une posture qui, sous la forme du slogan « pour le salariat étudiant », demeure relativement étrangère au milieu militant étudiant québécois dont la mémoire demeure davantage marquée par la revendication de la gratuité scolaire. Dans le présent texte, nous tenterons d’offrir quelques clarifications théoriques quant aux raisons qui nous conduisent à adopter la revendication du salariat en tant qu’étudiant-es, à en montrer les potentialités stratégiques dans le cadre d’un projet d’émancipation au sens plus large.  


 

Le statut d’étudiant dans la reproduction sociale 


Le travail étudiant, sans pourtant être reconnu comme tel, participe à la production de savoirs, à la formation de la future force de travail et à la reproduction de la société. S’il demeure largement exclu de la catégorie du travail, ce n’est pas parce qu’il est inutile, mais parce que les frontières qui distinguent le travail reconnu du travail non reconnu sont profondément politiques. Cette division n’est pas anodine, elle constitue un choix politique traversé de rapports de domination fondés sur la race et le genre, qui tend à mettre au travail gratuitement certain-es, pendant que les institutions, l’État et le capital bénéficient des effets de cette activité sans en assumer pleinement les coûts. La lutte pour la reconnaissance du travail étudiant fait inévitablement écho à celle du travail domestique. En effet, historiquement, et à plus forte raison depuis l’avènement du mode de production capitaliste, les tâches ménagères et le travail de soin ont été considérés comme des responsabilités naturelles incombant aux femmes plutôt que comme du travail à part entière. Pourtant, sans ces activités, aucune société ne pourrait fonctionner.  


Le travail étudiant répond à une logique semblable. Bien qu’il soit indispensable à la reproduction du système économique, il continue d’être présenté comme un choix individuel, voire un privilège ou un investissement personnel que doivent faire les étudiant-es pour leur futur. Pourtant, 70% des emplois au Québec nécessitent aujourd’hui un diplôme d’études postsecondaires. Les études apparaissent donc presque comme un prérequis à l’intégration au marché du travail. Les coûts associés à cette formation sont largement assumés par les étudiant-es, elles et eux-mêmes, notamment par l’endettement, couplé d'emplois précaires ou de stages obligatoires non rémunérés. En refusant de reconnaître les études comme du travail, l’État peut former une main-d’œuvre qualifiée sans avoir à en assumer le coût réel. Les transformations néolibérales des dernières décennies ont accentué cette tendance en transférant aux individus la responsabilité de financer leur propre formation. Le manque de reconnaissance dont est victime le travail étudiant constitue l’une des conditions permettant au système économique de bénéficier du travail étudiant et d’engranger des bénéfices tout en évitant d’en reconnaître pleinement la valeur, ce qui contribue au maintien de la précarité de la population étudiante. 



 

Travail productif et travail improductif 


La lutte pour la reconnaissance du travail étudiant n’est pas nouvelle. Dès 1953, la Charte de Grenoble définissait l’étudiant comme un « jeune travailleur intellectuel ». Cette formulation reconnaissait déjà que les études n’étaient pas uniquement un processus d’acquisition individuel de connaissances, mais une activité socialement utile participant à la production des capacités vivantes, des savoirs, des qualifications et une force de travail sans lesquels la reproduction élargie du capitalisme contemporain serait impossible.  


Cette représentation entre toutefois en contradiction avec la place qu’occupent aujourd’hui les études dans nos sociétés. Celles-ci ne sont pas extérieures au monde du travail, elles en constituent une composante centrale. À vrai dire, au-delà du statut de travailleur-euses en devenir, soulignons que plusieurs travaux réalisés dans le cadre des études engendrent déjà des retombées économiques. En effet, les mémoires, thèses, stages et d’autres formes de productions scientifiques participent à l’avancement des connaissances et à l’activité des institutions d’enseignement. Selon une étude du réseau de l’Université du Québec, reprise dans notre manifeste Vers le salariat étudiantiii, chaque dollar investi dans les universités générait six dollars en retombées économiques en 2015-2016, et jusqu’à dix dollars en tenant compte des dépenses étudiantes. 


Paradoxalement, même si le travail étudiant participe à la création de retombées économiques ainsi qu’à la reproduction des capacités vivantes, les étudiant-es doivent souvent occuper un emploi rémunéré pour assurer leur subsistance parallèlement à leurs études. Cette situation révèle une contradiction fondamentale. L’État, les institutions et les employeurs reconnaissent l’importance économique des études, mais organisent leur financement de sorte à faire porter une part massive des coûts par les étudiant.es, ainsi que par leurs proches. Les étudiant-es se retrouvent donc contraint-es de financer elles et eux-mêmes une activité pourtant indispensable au fonctionnement de l’économie contemporaine. 


La question du salariat étudiant vise précisément à mettre en lumière cette contradiction. Revendiquer un salaire pour les études ne se limite pas à demander un revenu supplémentaire, mais consiste à remettre en question la frontière qui sépare le travail reconnu du travail invisibilisé. Si les études participent à la production et à la reproduction de la société, alors rien ne justifie qu’elles demeurent exclues des activités reconnues comme du travail. 




 

Salarier des tâches traditionnellement non rémunérées : transformer notre rapport à la production  


Salarier une activité traditionnellement non rémunérée ne consiste pas simplement à lui attribuer un revenu. Le salaire est une institution qui détermine quelles activités sont reconnues comme socialement nécessaires et quelles autres demeurent invisibilisées. Lorsqu’une activité accède au statut de travail salarié, sa place dans l’organisation de la société se transforme. Elle cesse d’apparaître comme une responsabilité individuelle ou une contribution naturelle pour devenir une activité reconnue comme socialement nécessaire. D’ailleurs, pendant les luttes pour la reconnaissance du travail domestique, les revendications portées par les féministes marxistes ne visaient pas uniquement l’obtention d’un revenu supplémentaire, mais cherchaient avant tout à rendre visible le rôle central joué par le travail reproductif (préparation des repas, le lavage, le soin des enfants, etc.), dans le fonctionnement de la société. 


Par ailleurs, la salarisation des étudiant-es demeure à ce jour un projet qu’une réforme budgétaire à l’échelle provinciale rendrait financièrement viable. Plus précisément, selon nos estimations, le coût du salariat étudiant et de la gratuité scolaire au Québec représenterait environ 8,96 milliards de dollars par année. Plusieurs mesures fiscales permettraient de financer une telle proposition. C’est davantage un enjeu de volonté politique et non économique qui fait obstacle à la l’instauration du salariat étudiant. Effectivement, le présupposé suivant lequel les activités socialement nécessaires doivent être reconnues et rémunérées remet en question des mécanismes fondamentaux de l’organisation actuelle de l’économie. C’est pourquoi le salariat étudiant ne peut être obtenu qu’au coût d’une lutte portée par celles et ceux dont l’émancipation politique et économique. Corollairement, il ne peut être envisagé comme une simple mesure redistributive instaurée et administrée par les représentants de l’État. Si sa gestion venait à être entre les mains de ces derniers, la salarisation en serait nécessairement réduite à un programme social, à une réforme, parmi d’autres. En effet, l’État n’est pas un arbitre neutre : s’il socialise certains coûts de reproduction, c’est parce que les luttes l’y contraignent et parce que le capitalisme en a besoin, mais il le fait dans un contexte de discipline budgétaire donnant lieu à des formes administratives, punitives et bureaucratiques.  


Pour conserver sa portée transformatrice, la revendication du salariat étudiant doit également ouvrir un espace d’autonomie et de contrôle démocratique par et pour les étudiant-es elles et eux-mêmes. La question n’est donc pas seulement de savoir par qui et comment le salariat étudiant est financé, mais également qui le gouverne.  


C’est ainsi dire que salarier une activité historiquement non rémunérée transforme la société parce que cela modifie les critères à partir desquels nous définissons le travail, la valeur et l’utilité sociale. En contestant le monopole du capital et de l’État sur ces définitions, le salariat étudiant ouvre la possibilité d’une réorganisation plus profonde des rapports économiques et politiques. C’est dans cette remise en question des catégories qui structurent aujourd’hui la société que réside le caractère profondément transformateur de la revendication portée par la CASSE. 


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