Dépossessions intimes et colère patriarcale
Par Indécente Chitana

Trigger Warning : ce texte contient des descriptions de violences sexuelles (dont viol conjugal), de coercition, de manipulation, de tromperie, de pression liée à une grossesse et d’abus psychologique. Ces éléments peuvent être déclencheurs pour les personnes ayant vécu des violences ou des situations traumatisantes. Si vous êtes affecté·e par ces sujets, prenez soin de vous, coupez la lecture, contactez une personne de confiance, une association d’aide aux victimes ou un·e professionnel·le de santé mentale.
Ce texte propose un témoignage de violences conjugales au sein d’un couple, interroge les conséquences physiques et psychiques pour la victime et explore les voies de libération pour les victimes par la colère et la prise de parole.
Une femme dans la trentaine raconte une relation avec un garçon de sa classe, d’abord attentionné et séduisant, qui a peu à peu laissé apparaître son vrai visage. Née sur les bancs de la faculté de science politique, cette relation a rapidement débordé dans la vie quotidienne, à travers l’omniprésence du garçon dans l’appartement de la jeune fille, une intimité qui semblait d’abord idéale, puis qui devient alarmante vers la fin. Certains signes, comme les retards répétés aux rendez-vous, le refus de participer aux tâches domestiques, l’imposition d’un rythme centré sur lui, les monologues incessants sur son travail. Ces attitudes, d’abord banalisées, masquent une escalade de la violence, telles que des rapports sexuels imposés à plusieurs reprises. La question se pose clairement, le viol conjugal en est-il un ? Lorsqu’une personne dort, lorsqu’elle est incapable d’exprimer un consentement explicite, ou lorsqu’elle manifeste clairement son refus, sans nécessairement prononcer le mot non, il s’agit d’un acte de violence non consenti et donc d’un viol.
De ces violences naît une grossesse. L’homme insiste pour que l’enfant soit gardé et que la femme abandonne ses études, transformant ainsi la maternité en instrument de contrainte destiné à la détourner de sa scolarité. Il affirme disposer de l’argent nécessaire pour subvenir aux besoins du foyer, soutenant qu’il serait inutile que sa compagne travaille et que ses études pourraient attendre. Entourée par ses amies, la femme décide toutefois de ne pas céder. Mais les blessures et l’indignation demeurent. La relation se délite davantage encore lors d’un voyage d’études de la jeune femme. À distance, celle-ci perçoit un changement chez son conjoint, une liaison infidèle avec une collègue, dont il est le supérieur hiérarchique et qui a une dizaine d’années de moins.
La rupture se fait au téléphone à des milliers de kilomètres, un geste douloureux, mais réfléchi. La réaction de l’homme est humiliante et outrancière, il exige qu’elle rembourse le billet d’avion qu’il avait acheté pour venir la voir, transformant la rupture en chantage financier. À son retour, il refuse de rendre les clés de l’appartement de la jeune fille et la nargue pour la restitution de ses affaires. Quelques semaines plus tard, il s’affiche en couple avec la collègue. L’hésitation à prévenir la nouvelle compagne s’impose, craindre d’être réduite au rôle de l’ex-jalouse pèse autant que la nécessité de protéger une potentielle victime.
Au bout du compte, le corps de la victime humilié et trahi garde des séquelles physiques et psychiques. L’auteur quant à lui peut ensuite prétendre être heureux, ou non, avec une nouvelle partenaire qui ignore probablement le mal qu’il a commis et qu’il peut reproduire, il se présente en victime d’une ex-folle. Que font alors les femmes ? Y a-t-il solidarité ? Faut-il chercher la paix en se taisant ? Que faire de la colère et d’un corps qui se souvient, de larmes qui restent en suspens et continuent de couler intérieurement ? La vengeance contient de la colère, elle peut rester silencieuse, intériorisée, sans dégâts apparents, mais aussi se retourner contre la victime.
La question centrale que pose le récit est le viol conjugal en est-il un ? Au Canada, l’agression sexuelle constitue un crime grave passible de peines importantes. Au sens de l’article 271 du Code criminel, toute personne reconnue coupable d’agression sexuelle par mise en accusation encourt un emprisonnement maximal de 10 ans (14 ans si la victime a moins de 16 ans), avec des peines minimales obligatoires d’un an. En cas de procédure sommaire, la peine maximale est de 18 mois. Le consentement doit être contemporain de l’activité sexuelle et peut être retiré à tout moment. Le Code précise qu’il n’y a pas de consentement lorsque la personne est inconsciente, incapable de consentir, ou lorsque l’accord est manifesté par un tiers, obtenu par abus de confiance ou de pouvoir, ou lorsque la victime exprime par ses paroles ou son comportement son refus ou l’arrêt de l’activité. À cet égard, l’article 272 du Code criminel prévoit des sanctions plus lourdes lorsque l’agression sexuelle est commise avec l’usage d’une arme, des menaces ou l’usage de la violence physique, peu importe la nature de la relation entre les deux personnes.
La réponse juridique et morale est claire, tout acte sexuel sans consentement libre et éclairé constitue une agression sexuelle, y compris au sein d’un couple. Le refus verbal, l’état d’endormissement ou l’incapacité à consentir suffisent à caractériser l’absence de consentement. Le viol conjugal est donc juridiquement reconnu comme une agression sexuelle et encourt les mêmes sanctions, peu importe que les personnes soient mariées, en couple ou liées par une relation intime. Mais la reconnaissance sociale et judiciaire de cette réalité reste souvent laborieuse. La victime doit généralement porter plainte rapidement après l’agression, au risque que les preuves disparaissent ou deviennent plus difficiles à établir. Ainsi, lorsqu’aucune démarche judiciaire n’est entreprise, le sentiment de honte peut s’amplifier. La culpabilisation de la personne agressée intensifie alors la dépossession ressentie, comme si la violence subie continuait de lui retirer son pouvoir d’agir.
La colère qui naît de cette expérience est légitime. Elle peut toutefois s’exprimer de différentes manières. La vengeance est fréquemment impulsive, moralement ambiguë et juridiquement risquée, et a le potentiel de reproduire la violence et de nuire à la santé psychique de la personne blessée, sans pour autant rétablir une véritable justice. Le récit s’inscrit aussi dans une critique plus large des rapports de pouvoir, du patriarcat, de la complaisance institutionnelle, et des normes sociales qui privilégient la politesse et la bienséance au détriment de la sécurité et de la crédibilité des victimes. La présence d’une relation hiérarchique entre l’agresseur et la nouvelle compagne interroge le risque d’exploitation et d’abus masqués par des statuts professionnels et des rapports de dominations.
Colère contre la jeunesse, la naïveté et l’innocence, irascible contre la politesse, les procédures protocolaires et la complaisance. La rage de ne pas être assez furieuse, pas assez indignée. Les femmes ont toutes les raisons de l’être, leur corps est une prison, le dôme de leurs souffrances. Les structures sociales minimisent trop souvent les voix des femmes et nourrissent un pseudo impératif de compétitivité entre elles, l’ex-réduite à la jalouse, la nouvelle compagne présumée chanceuse d’avoir été choisie, une division qui empêche la solidarité nécessaire pour affronter la dépossession.
Femmes, soyons en colère, écrivons nos souffrances, écrivons nos larmes, notre solitude afin que notre arme, la colère, nous venge contre la dépossession de notre étui.




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