FUCK BATMAN

Un texte de Raoul
Je ne suis
ni Amanda Waller,
ni J. Jonah Jameson,
ni Alison Green,
ni Lex Luthor.
Nous nous trouvons à l’achèvement de la Grande Dépression, une ombre naît sur la table de l’écrivain Bill Finger et du dessinateur Bob Kane. Deux oreilles pointues s’y dessinent.
La créature qu’ils nommeront Batman s’est alors insinuée dans notre quotidien et ne semble pas prête à démordre s’imposant comme un phénomène social. Le personnage est étudié par plusieurs, dont l’historien William Blanc dans son ouvrage Super-Héros, une histoire de politique (2018), qui voit dans ce justicier les racines de la crainte du prolétariat qui habite la classe dominante, donc un terrain fertile pour de l’iconographie du noble bourgeois surgissant pour dompter la barbarie. Batman est humain, certes, mais il fut réfléchi comme le meilleur d’entre-nous et arpente les toits pour fracasser des crânes. Ces informations, couplées à ses origines classistes, m’amènent à me questionner sur ce qu’implique une entité de la sorte – autant d’un point de vue social que politique. C’est ainsi que je me suis intéressé à différentes versions du personnage, en commençant par celle du comics Batman : Year One (1987)
Jonglant avec un téléviseur dans les mains, trois silhouettes descendent la façade d’un immeuble à logements. Elles paraissent nerveuses, c’est que, dans l’obscurité, des jeunes s’empressent de quitter les lieux d’une entrée par effraction. Le lecteur ne sait rien des raisons qui ont poussé ceux-ci à commettre ce crime, mais les motivations peuvent être multiples et il est nécessaire de reconnaître que, dans une ville fictive comme Gotham City, le contexte environnemental et les facteurs socioéconomiques sont propices au passage à l’acte criminel.
Ils s’arrêtent, lèvent les yeux et j’ai tout mon temps.
L’observateur, qui surplombe la scène du crime, prend son élan et s’écrase sur l’escalier de secours. Les visages se déforment avant de s’affaisser. Sur trois pages, on assiste à la brutalisation des personnages. La télévision est détruite lors de l’altercation, il ne s’agit pas de retourner le bien, mais de châtier les individus qu’il considère coupables. Batman n’est pas en place pour faire appliquer ce que prône la littérature juridique, mais une vision de la justice qui lui est propre : brutale et sans concession – de quoi faire des envieux parmi les politicien-ne-s et la flicaille.
Si l’information fait défaut, il est facile de s’imaginer que les trois contrevenants, fraîchement brutalisés, ont été appréhendés par les autorités et que le processus de judiciarisation fut entamé. Une situation stigmatisante qui s'ajoute aux facteurs criminogènes déjà présents chez eux. L’ironie est brutale : Bruce Wayne a lui-même vécu des évènements traumatiques dans son enfance qui auraient pu le conduire dans une direction similaire, mais il a eu accès à une myriade de facteurs de protection, tels que son statut socioéconomique et l’encadrement strict imposé par son majordome, qui tenait lieu de figure paternelle. Nous faisons face à une représentation de l’iniquité des chances dans toute sa violence : protégé par ses privilèges, Bruce échappe à la délinquance avant d’y tomber pleinement en fracassant des gueules pour exorciser son mal-être.
Du fait de sa position, le personnage de Batman se construit et agit en adéquation avec des principes moraux acceptés par les citoyens de Gotham et le lectorat. Une approche qui contraste avec celles d’autres personnages poussant dans le terreau bien crade qu’est Gotham, comme Arthur Fleck, le personnage central du film de Todd Phillips, Joker (2019), qui, par son développement, tend à démontrer que la frontière entre Batman et ses ennemi-e-s prend aussi sa source dans les formes de capital théorisées par Pierre Bourdieu dans The Forms of Capital (1986). En effet, victime de stigmatisation due à ses troubles psychiques ainsi qu’à sa situation précaire, le clown de profession est délaissé par le système qui va jusqu’à lui retirer ses soins de santé, et cela sans fournir de substituts. Une perte témoignant de son faible capital économique, qui limite son accès à des ressources alternatives, ainsi que de son faible capital social, puisqu’il ne peut s’appuyer sur des proches. S’émiettant progressivement comme la ville qui l’entoure, le personnage s’enfonce dans une spirale de violence et se reconstruit à travers l’identité du Joker, qui lui offre une forme de capital symbolique de par la reconnaissance qu’il récolte auprès des Gothamites. Il devient ainsi un énième persécuté qui, comme d’autres du même acabit, fera les frais de la violence du Batman – un riche homme blanc qui possède beauté, instruction et prestige, à qui le récit donne droit de frapper ceux que le système a abandonnés.
Cette violence prend la forme d’une intarissable croisade financée par la fortune de sa famille : c’est grâce à celle-ci qu’il a pu développer sa personne autant sur le plan intellectuel que physique et qu’il peut maintenant accéder à une multitude de gadgets répressifs, puisque si le chevalier noir combattait initialement le crime avec une tenue en Spandex inspirée des athlètes de cirque et usait d’outils de détective, son attirail s’est progressivement militarisé. En effet, les années quatre-vingt ont vu le personnage s’équiper d’une armure intégrale et se déplacer au volant d’un char d’assaut dans The Dark Knight Returns (1986). Des changements allant de pair avec une hausse de la criminalité de Gotham City, qui reflétait celle de New York durant cette même période. Le long-métrage The Dark Knight (2008) reprendra quant à lui l’idée de l’armure et du tank pour son Batman, tout en insufflant une paranoïa découlant des évènements du 11 septembre. Dans ce contexte, le personnage violera les frontières internationales pour extrader un criminel et ainsi le soumettre à la juridiction américaine, s’en prendra à un détenu pour obtenir de l’information, puis usera d’une technologie de surveillance de masse pour stopper les agissements du Joker ici converti en terroriste. Batman est ici le reflet d’une Amérique qui accomplit le sale boulot dans la clandestinité, tout en clamant haut et fort sa rigueur morale.
Bien que Christopher Nolan condamne explicitement la surveillance en faisant détruire la machine qui la permet, ce regard critique n’est pas partagé par toutes les œuvres superhéroïques. Dans Spider-Man : Brand New Day (2026), la reconnaissance faciale et les réseaux de surveillance de New York sont utilisés par le protagoniste malgré leur illégalité, sans que l’enjeu éthique soit réellement abordé. Dans les deux cas, l’obtention de résultats finit par primer sur les droits fondamentaux. Dans cette optique, superhéros-ïne-s, policier-ère-s et États doivent être gagnant-e-s à tout prix, mais qui en fait les frais ? Cette question est particulièrement pertinente à l’ère de l’utilisation de caméras intelligentes par les forces de l’ordre. Le concept de la « Safe and Smart city », comme présenté par l’essayiste Mathieu Rigouste dans La police du futur (2022), repose sur la connectivité de caméras qui recueillent des informations et les transmettent aux forces de l’ordre, mais cette démarche vise aussi à éventuellement anticiper des actions criminelles par de l’analyse de données – un outil de contrôle social similaire à ce que l’on retrouve dans les films cités et qui devient plus préoccupant lorsque la ville de Montréal annonce la création d’un registre volontaire des caméras (Ouellette-Vézina, 2026) et le recours à une technologie de suivi par IA (Lamontagne, 2025).
Dans The Dark Knight Rises (2012), Batman affronte un révolutionnaire en la personne de Bane. Celui-ci libère les prisonniers de Gotham, neutralise les forces policières en les séquestrant sous terre et prétend redonner le pouvoir au peuple. Pourtant, cette dimension révolutionnaire est rapidement associée à une violence extrême puisque Bane souhaite également faire exploser l’ensemble de la ville afin de la « purifier ». Une contradiction difficilement conciliable avec son discours d’émancipation populaire. Le sous-texte en devient donc limpide : toute rupture avec le capitalisme mène au chaos. Le statu quo devient donc le seul rempart contre la barbarie. Le révolutionnaire devient une représentation de la barbarie, la même que Batman est destiné à affronter, une image effaçant toute substance contestataire derrière la violence du personnage de Bane et contribuant ainsi à discréditer, par association, des formes de protestation pourtant légitimes. Qui plus est, la ville se divise en trois groupes distincts : celleux qui rejoignent la révolte, celleux qui résistent, guidé-e-s par des policier-ère-s rescapé-e-s, et celleux subissant les évènements dans l’ombre. Jamais le scénario ne met l’emphase sur un réseau d’entraide mené par des citoyen-ne-s pacifistes : les gens ne s’organisent qu’autour de la violence. Le dernier acte du long-métrage montre Batman s’alliant aux officiers-ère-s de police fraîchement libéré-e-s pour affronter les effectifs de Bane et libérer la ville de son emprise. Les forces de l’ordre sont présentées comme des victimes, mais on ne s’interroge jamais sur le fait qu’une partie de la foule adverse est composée de citoyen-ne-s, brutalement frappé-e-s et fusillé-e-s par le bras armé de l’État, le tout présenté avec une certaine insouciance à travers des scènes se voulant épique. Le parallèle s'impose entre cette scène de bataille urbaine et les agissements du ICE permettant à des agent-e-s debridé-s d’intervenir de manière brutale, voire meurtrière, dans les rues américaines pour enrayer une « menace nationale ». D’ailleurs, les membres de la ICE, avec leurs masques et un projet à 20 millions de dollars pour les équiper de gants à impulsions électriques (Lefkow, 2026), se rapprochent grandement de Batman et de ses abus.
Batman étant un personnage de fiction évoluant à travers nos médias depuis maintenant 87 ans grâce à la collaboration de nombreux-se-s auteur-rice-s. Il est crucial de souligner que l’orientation politique et les gestes posés par Batman sont fortement influencés par l’équipe créative qui façonne chacune de ses incarnations. Cela dit, les fondements du personnage étant ce qu’ils sont, il est pertinent de s’intéresser à ce qui le façonne et ce qui en résulte. De manière générale, la police s’en prend aux individus, sans aborder les racines profondes des problèmes qu’elle traite. Est-ce que cela améliore la situation, que l’on soit à Gotham ou à Montréal ? Et ces mêmes individus violentés sont nécessaires au fonctionnement d’un système coercitif, puisque les superhéros-ïne-s dépendent de leurs ennemi-e-s, tout comme la police dépend des criminel-le-s pour justifier leur fonction. Tous deux protègent les institutions qui contribuent aux injustices du système capitaliste, et qui engendrent des personnages comme le Joker. Si cette boucle fait sens dans un cadre mercantile réfléchi pour produire une infinité d’histoires qui enrichiront de grosses corporations, est-ce que l’on devrait vraiment gérer nos problèmes de société de la même manière ? De plus, présenter ce type de récit au grand public banalise les actions préjudiciables de nos systèmes judiciaires et donne l’impression que la répression (notre répression) est la solution à nos problèmes, puisque Batman, Spider Man et les flics sont dans le camp des gentils, right ? Vous pensez peut-être que vous n’avez rien à craindre, que vous êtes du bon côté de la loi et que les instances judiciaires n’enverront pas leurs molosses cogner à votre porte, mais l’échiquier politique est en constante mouvance.
Knock. Knock.
Médiagraphie
Blanc, W. (2018). Super-héros, une histoire politique. Libertalia.
Bourdieu, P. (1986). The forms of capital. Dans J. G. Richardson (dir.), Handbook of theory and research for the sociology of education (p. 241–258). Greenwood Press.
Cretton, D. D. (Réalisateur). (2026). Spider-Man: Brand New Day [Film]. Columbia Pictures; Marvel Studios; Pascal Pictures.
Lamontagne, Nora T. (2025, 1er décembre). La police de Montréal peut maintenant vous surveiller en temps réel avec l’IA. https://www.journaldemontreal.com/2026/01/10/le-spvm-peut-maintenant-vous-surveiller-en-temps-reel-avec-lia
Lefkow, C. (2026, 13 août). Le projet d’équiper l’ICE de gants électriques fait craindre des abus. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/1001897/projet-equiper-ice-gants-electriques-fait-craindre-abus
Miller, F. (1986). The Dark Knight Returns. DC Comics.
Miller, F. (1987). Batman: Year One. DC Comics.
Nolan, C. (Réalisateur). (2008). The Dark Knight [Film]. Warner Bros. Pictures; Legendary Pictures; DC Comics; Syncopy.
Nolan, C. (Réalisateur). (2012). The Dark Knight Rises [Film]. Warner Bros. Pictures; Legendary Pictures; DC Comics; Syncopy.
Ouellette-Vézina, Henri. (2026, 21 août). SPVM: Des caméras portatives d’ici un an, promet Martinez Ferrada. La Presse, Grand Montréal. https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/2026-08-21/spvm/des-cameras-portatives-d-ici-un-an-promet-martinez-ferrada.php
Phillips, T. (Réalisateur). (2019). Joker [Film]. Warner Bros. Pictures; Village Roadshow Pictures; BRON Creative; Joint Effort.
Rigouste, M. (2022). La police du futur : Le marché de la violence et ce qui lui résiste. 10/18




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