top of page
  • Tristan Daboval-Singer

Now I Am Become Death, the Destroyer of Worlds

Quelques réflexions inspirées par le visionnage du film Oppenheimer (2023) de Christopher Nolan


En juillet dernier sortait Oppenheimer, le plus récent film du réalisateur Christopher Nolan. Gagnant notamment du prix du meilleur film dramatique et de celui de meilleur réalisateur aux Golden Globes,¹ et avec près d’un milliard de dollars américains au box-office mondial,² Oppenheimer est sans contredit l’un des meilleurs films de l’année 2023.


Oppenheimer est une adaptation du livre American Prometheus : The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer sorti en 2005 et écrit par Kai Bird et Martin J. Sherwin. Le film raconte de façon non linéaire la vie du physicien américain Julius Robert Oppenheimer, surnommé le « père de la bombe atomique », de son parcours d’étudiant en Europe à celui de directeur scientifique du projet Manhattan pendant la Seconde Guerre mondiale puis de la fin de sa vie en pleine guerre froide lorsqu’il est victime du maccarthysme.


Oppenheimer est une œuvre cinématographique profondément marquante. La vie d’Oppenheimer est marquée par une série de dilemmes, de questionnements, et par le poids d’une responsabilité énorme quant à son rôle dans la conception de l’arme la plus destructrice inventée par l’humanité. C’est également une œuvre étonnamment actuelle qui permet de nous interroger sur plusieurs aspects de notre époque. Je tirerai donc de différents moments du film des réflexions sur l’État, notamment de ses capacités et de son appareil répressif, et sur la responsabilité du chercheur par rapport à ses recherches. Avertissement : je vais divulgâcher des parties du film.



L’État peut (surtout quand il s’agit de son appareil répressif)


L’une des scènes marquantes du film est celle du choix du site où le projet de développement de la bombe se déroulera. Oppenheimer propose au général Leslie Groves de bâtir le site du projet en plein milieu d’un désert au Nouveau-Mexique. Il mentionne que ce site est largement « inoccupé » (des populations autochtones viennent y enterrer leurs morts) et qu’il faudra y construire une ville complète avec un approvisionnement en eau, en électricité, avec des écoles, un hôpital, des barrières de sécurité, etc., car les chercheurs et leur famille viendront s’y installer pour la durée du projet. Le général, qu’Oppenheimer réussit à convaincre, ordonne alors à son assistant que cette ville soit construite, ce qui est fait en quelques mois.


Cette scène est marquante pour notre époque actuelle, car elle montre que, contrairement aux discours néolibéraux en vogue, l’État n’est pas impuissant. Au contraire, ici, il est carrément question de bâtir une ville en plein milieu du désert ! En pleine crise du logement actuelle, l’idée même de faire construire des logements par une entité autre que des promoteurs privés apparaît comme un crime de lèse-majesté, alors imaginez faire construire une ville entière par l’État ! Bien sûr, dans le film, l’État bâtit cette ville sur des territoires autochtones (volés), ce qui est beaucoup plus facile que d’affronter le capital et les propriétaires terriens.


Cette scène est aussi marquante, car elle montre à quel point l’État est prêt à utiliser des ressources quasi illimitées pour développer et renforcer son appareil répressif. D’ailleurs, à ce jour, les pays détenteurs de l’arme nucléaire dépensent chaque année des milliards de dollars pour moderniser leur stock.³ De plus, les dépenses de l’État pour ses fonctions dites « régaliennes » comme la police ne semblent pas avoir de limite. Par exemple, seulement pour la ville de Montréal, le service de police de la ville a dépassé de près de 220 millions de dollars son budget depuis 2018, soit 36,6 millions de dollars en moyenne par année. En 2023, le SPVM a dépensé près de 37 millions de dollars de plus que le budget de 788 millions de dollars qui lui avait été octroyé. Le chef de police a même indiqué, au moment de présenter son budget pour l’année 2024, que ce dernier ne serait pas suffisant pour couvrir l’ensemble des dépenses.⁴ Ces dépenses ne semblent pourtant pas inquiéter des partisans de la « rigueur budgétaire » qui sont critiques des déficits gouvernementaux.⁵ Au contraire, la simple idée de réduire le financement de l’appareil répressif de l’État, proposée dans un agenda d’une association étudiante cégépienne, entraîne des réactions virulentes.⁶ Mais cette scène n’est pas la plus marquante du film.


« I believe we did. »


La dernière scène du film est certainement la plus percutante. C’est celle où il est enfin révélé la teneur de la discussion entre Robert Oppenheimer et Albert Einstein. Oppenheimer rappelle à Einstein le moment où il est venu le voir avec des calculs montrant le risque, après l’explosion d’une bombe atomique, de la possibilité d’embraser complètement l’atmosphère terrestre ou, autrement dit, de causer une réaction en chaîne provoquant la destruction complète de la planète et de l’humanité.


Einstein demande alors à Oppenheimer ce qu’il en est, puisque manifestement ce n’est pas arrivé. Ce à quoi Oppenheimer répond : « I believe we did ». Il s’ensuit alors des images de missiles nucléaires s’envolant dans le ciel et d’autres de la planète Terre complètement embrasée dans une apocalypse nucléaire.


C’est une bad ending qui nous montre le poids de la responsabilité de la création d’une arme de destruction massive qui pèse sur les épaules d’Oppenheimer et qui le hante. L’enjeu de la responsabilité et des remords d’Oppenheimer par rapport à son rôle dans la création de la bombe atomique permet de nous poser la question du rôle du chercheur et de sa responsabilité, notamment des conséquences liées aux recherches, mais aussi aux enjeux liés à qui effectue la recherche, pour qui, avec quel financement, etc. Le chercheur doit être le plus possible conscient des conséquences liées à ses recherches, mais cette responsabilité individuelle a ses limites. Le chercheur n’a pas constamment le contrôle sur la reprise des conclusions de ses recherches par d’autres et des contextes particuliers peuvent conduire à des développements imprévus.


Dans le cas de l’arme atomique, c’est une succession de découvertes en apparences anodines pour le commun des mortels, notamment de la possibilité de désintégrer ou éclater l’atome, puis de réussir en pratique cet éclatement, qui permettront la création de l’arme nucléaire.


De plus, c’est un contexte particulier, la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Allemagne nazie est plus avancée dans le développement d’une arme nucléaire, qui conduit Oppenheimer à participer à la création de la bombe A.


C’est pourquoi, au-delà de la responsabilité individuelle du chercheur, il s’agit aussi de penser à la dimension collective de cette responsabilité. Aujourd’hui, c’est surtout l’assujettissement de la recherche au secteur privé qui semble conduire à des développements allant à l’encontre de l’intérêt public.


Prenons le cas de l’intelligence artificielle, considérée comme le nouveau « risque d’extinction » pour l’humanité,⁷ et de son développement dans le réseau de la santé au Québec. La recherche est financée par le gouvernement provincial, mais les orientations de cette recherche sont laissées aux entreprises privées. En ce sens, la recherche est faite au bénéfice des entreprises et pour augmenter leur profit, ce qui mène à des développements ne répondant pas aux besoins réels du système de santé publique.⁸


De plus, l’idée du gouvernement de François Legault d’accentuer l’arrimage de la recherche universitaire avec le secteur privé⁹ contribuera à accélérer cette perte de contrôle du secteur public sur la recherche. Cette absence de contrôle public et démocratique de la recherche ne peut conduire qu’à favoriser les intérêts privés au détriment des intérêts publics. Il apparaît d’autant plus paradoxal de laisser le secteur privé être responsable du processus de recherche sur l’intelligence artificielle si cette dernière est réellement un « risque d’extinction » pour l’humanité dans la mesure où, avec l’arme de destruction massive la plus puissante jamais créée, le processus de création et de fabrication est resté entre les mains de l’État.


Conclusion


En bref, Oppenheimer est certainement l’un des meilleurs films qui me soit eu donné de regarder. Il est sans contredit l’un des meilleurs films de Christopher Nolan (voire son meilleur) et certainement le meilleur film de l’année 2023. Je ne suis sûrement pas le seul à le penser puisque le public dans la salle a chaudement applaudi à la fin de la projection (c’est la seule fois dans ma vie où j’ai vu cela).


En parlant du public, j’ai été surpris d’observer dans la salle de cinéma une majorité de jeunes, c’est-à-dire des personnes âgées de 16 et 30 ans. Pourquoi cette surprise ? Car cette génération, dont je fais partie, n’a pas vécu la guerre froide et la crainte d’une apocalypse nucléaire. À titre personnel, je n’ai pas l’impression que la question des armes atomiques et de leur régulation tient une place aussi importante qu’au dernier siècle. Et pourtant, depuis 2023, « l’horloge de l’apocalypse » n’a jamais été aussi près de minuit.¹⁰ De hauts responsables russes ont plusieurs fois menacé d’utiliser l’arme nucléaire dans la guerre en Ukraine.¹¹ Un ministre du gouvernement israélien a présenté l’utilisation de l’arme atomique comme étant une « option » contre les Palestiniens et la bande de Gaza.¹² En espérant qu’Oppenheimer nous serve d’avertissement supplémentaire face au danger qui nous guette…




¹ La Presse canadienne, Oppenheimer domine les Golden Globes, Poor Things détrône Barbie, Radio-Canada, 7 janvier 2023.

² François Lévesque, « La bombe “Oppenheimer”», Le Devoir, section : culture, 30 décembre 2023.

³ Agence France-Presse, Le monde dépense toujours plus pour l’arme nucléaire, Radio-Canada, 14 juin 2022.

⁴ Francis Hébert-Bernier, « Le SPVM sait déjà qu’il dépassera son budget de 2024», Pivot, section : nouvelles, 28 novembre 2023.

⁵ Mario Dumont, « Budget Freeland : belles intentions, gros trou », Journal de Montréal, section : opinions, 28 mars 2023.

⁶ Mario Dumont, « Violence à Montréal : j’accuse», Journal de Montréal, section : opinions, 26 août 2022.

⁷ Kevin Roose, « L’IA constitue un “risque d’extinction” pour l’humanité», LaPresse, section : techno, 30 mai 2023.

⁸ Sam Harper, « Intelligence artificielle en santé : financement public, profits privés », Pivot, section : nouvelles, 16 novembre 2023.

⁹ Francis Hébert-Bernier, « La marchandisation de l’éducation au menu de François Legault ? », Pivot, section : informations, nouvelles, 1er décembre 2022.

¹⁰ Inès Bel Aiba et Agence France-Presse, « L’horloge de l’apocalypse jamais aussi près de minuit », LaPresse, section : international, 24 janvier 2023.

¹ Agence France-Presse, « Poutine supervise des tirs d’essai de missiles balistiques », LaPresse, section : international, 25 octobre 2023.

¹² Agence France-Presse, « Un ministre israélien sanctionné après avoir évoqué un recours à la bombe nucléaire à Gaza », LaPresse, section : international, 5 novembre 2023.

Comments


bottom of page